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Coup d’oeil sur Haïti : littérature et décadence

11 janvier 2018, 10:07 catégorie: Culture7 257 vue(s) A+ / A-

L’histoire de la poésie haïtienne est indissociable de l’Histoire littéraire et de la société haïtienne elle-même. Dans cette petite anthologie dédiée à quelques poètes majeurs et pour certains tout jeunes encore, Dieulermesson Petit-Frère dresse un état des lieux de la poésie de son île en souhaitant mettre à l’honneur les plus anciens oubliés et la génération montante afin qu’elle ne le soit pas. « D’aucuns affirment qu’au cours des dix dernières années la production littéraire haïtienne a connu un tel rayonnement au-delà des frontières qu’on peut parler de l’âge d’or de notre littérature », nous dit-il et c’est sans doute pour dater et inscrire ce rayonnement qu’il s’est employé à soustraire au silence ces auteurs encore trop méconnus.

Soulignant la prépondérance que la poésie occupe dans le paysage littéraire, il rappelle la redevance des auteurs aux modèles de leurs prédécesseurs, s’appuyant en cela sur l’exemple de la littérature française et ce qu’elle sait devoir à l’héritage antique, mais insiste sur la nécessité de s’en éman­ciper, car l’histoire est mouvante et chaque période a apporté son lot d’expression, engagée le plus sou­vent.

Une extrême fragilité — politique, économique, sociale, sans parler des « fléaux s’abattant sur l’ancienne Perle des Antilles », demeure depuis son indépen­dance, renvoyant injustement le pays à sa seule responsabilité face aux épreuves de toutes sortes. Ce pays de paradoxe, résil­ient et fragile à la fois — devenu selon l’expression de Christophe Wargny « Per­le brisée » — depuis dix ans, ploie sous le poids « d’une occupation voilée qui ne dit son nom, si ce n’est celui de créer des con­ditions pour maintenir le pays dans un contexte de dépendance continue en vue de freiner son développement ». Mais ne nous y trompons pas. Price-Mars, nous dit Dieulermesson Petit-Frère, définit l’Haïtien comme « un peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit, qui danse et se résigne ».

Et « Depestre eut à dire que la littérature haïtienne est au bouche-à-bouche avec l’histoire ».

Parce que la littérature, la poésie et la cul­ture en général sont ce qui reste quand tout tombe comme dit Dany Laferrière, l’auteur, par cette proposition de périodi­sation de la littérature haïtienne souhaite faire un état des lieux en regroupant les auteurs dans une perspective historique, rappelant que celle-ci a bien été tentée sur les bases de critiques esthétiques, mais qu’elle suit vraisemblablement les sec­ousses et l’évolution de l’île depuis son in­dépendance. Divisant en quatre tranches ou périodes distinctes correspondant chacune à un événement majeur suivant cet ordre :

-1804-1915 : préclassiques, classiques et postclassiques

-1915-1957 : période indigéniste ou cul­turo-nationaliste

-1957-1986 : renouveau humaniste

-1986 à nos jours : époque contempo­raine (post Duvalier)

Au fil de ce déroulement, force est de constater que si la littérature haïtienne pendant très longtemps s’est largement inspirée de la culture française, allant jusqu’à s’oublier elle-même, oubliant ses propres traditions, aujourd’hui la littéra­ture, mais surtout la poésie occupe une place majeure et vouée à s’expansé dans le sens d’une réappropriation de son iden­tité.

C’est une poésie engagée socialement, basée sur une forme d’imitation de la lit­térature française « pâle copie de la litté­rature française » insiste Dieulermesson citant des auteurs de cette période qu’il appelle « pré-classique » où tels des Du­pré, Chanlatte, Dumesle, (et hormis les récits d’Ignace Nau) s’adonnent à une imitation et une admiration obséquieuse des auteurs français du 17e et du 18e siè­cle où de l’idée même d’engagement « il n’y avait qu’une exaltation de la liberté et de l’indépendance, qui oubliait de parler de la culture et des traditions populaires d’Haïti. Même si les écrivains avaient formulé des objectifs plutôt clairs et dé­finis en optant pour une littérature qui exprime les réalités du terroir et prend la défense de la patrie et de la race noire, ils continuaient à patauger dans l’imitation plate et puérile des poètes français. »

La seconde période est celle de l’« Indi­génisme » ou culturo-nationaliste, avec 1915 comme plaque tournante de la réhabilitation de la culture nègre coïn­cidant avec l’occupation américaine, elle s’impose alors comme un repère avec les oeuvres de Jean-Price Mars pour sortir le pays de ce qu’il appelle « le bovarysme collectif » (bovarysme défini comme « la faculté que s’attribue une société à se con­cevoir autre qu’elle n’est »).

Il s’agissait bien non pas de rejeter la cul­ture française ou celle d’Amérique latine, mais d’en continuer l’héritage et de tra­vailler à trouver sa place, produire ses ti­tres et faire ses preuves « travailler à créer l’homme qui vient, le citoyen de l’avenir, le citoyen de l’humanité, une humanité renouvelée avec la poésie comme “fer de lance du mouvement indigéniste”.

Avec la Revue Les Griots, on voit un retour sur les valeurs africaines, “impli­quant une vision du monde différente de la conception européenne” de 1938 à 1940 puis de 1948 à 1950 » dans le sil­lage de la Revue Indigène « une obses­sion manifeste pour la quête identitaire, le retour aux origines et le nationalisme culturel. »

La poésie de ces années-là était déjà une poésie engagée dans les problèmes so­ciaux et raciaux sur la question du langage et au niveau politique. Le poète Camille Roussan ayant probablement « apporté une contribution considérable à la prépa­ration littéraire de la révolution de janvier 1946 » selon Baridon, une poésie visant à dénoncer la mauvaise qualité de vie des Nègres et de l’homme en général.

Le poète souvent s’engage à dénoncer les injustices et les souffrances, mais aussi à rappeler les forces comme dans ce poème de Carl Brouard qui appelle à « l’insurrection, le soulèvement et la révolte ».

Autre date charnière dans l’histoire d’Haïti, 1957 allait marquer « la consoli­dation du règne du pouvoir noir » suite à l’explosion du mouvement de 1946 et l’avènement de Duvalier né des luttes en­tre Nègres et Mulâtres. Dans ce contexte de fragilité et d’instabilité économique, l’arrivée au pouvoir de Duvalier va voir émerger le mouvement culturel de 1946.

1960 naît le mouvement Haïti littéraire et s’y déploie « une sensibilité et une esthé­tique plaçant le sujet au coeur du discours poétique ». C’est « une poésie de résis­tance et de survie, d’espérance et de lu­mière, une poésie d’urgence qui marque la rupture avec l’indigénisme et ses impli­cations ».

Mais c’est aussi l’année où la dictature de Duvalier va se déployer et se durcir : « la révolution mange ses propres fils, la misère bat son plein et la censure règne en maître ». L’exil devient alors le palliatif à ce mal suicidaire. Les flux migratoires ne sont pas nés comme on pourrait le croire de cette période dictatoriale, mais ont pris racine bien plus tôt, avec la pre­mière occupation américaine d’Haïti. C’est alors que naît une « littérature hors frontière », littérature en diaspora où l’écrivain-migrant se confine « dans une sorte d’enracinerrance ou de destiner­rance » (Jean-Claude Charles) et d’où naîtra le « Spiralisme » fondé par René Philoctète, J.C Fignolé et Frankétienne, « conçu comme une sorte d’esthétique du chaos, le spiralisme est né du re­fus d’enfermement et de la peur », et la montée en puissance des productions en langue créole.

Enfin l’époque contemporaine : 1986 à nos jours

1986 signe la fin du régime Duvalier et la libéralisation de la parole, voit naître toute une génération d’écrivains la plu­part poètes, une génération appelée « Gé­nération Mémoire », composée de Yanick Lahens, LyonelTrouillot, Gary Victor, Jean-Yves Métellus, Gary Augustin, Marc Exavier, Marie Célie Agnant, Gary Au­gustin, Dany Laferrière, Joubert Satyre, Willems Édouard, et quelques aînés comme Frankétienne et Anthony Phelps, regroupée autour de Rodney Saint-Eloi, poète et directeur des Éditions Mémoire, maison d’édition née dans les années 90 et « ayant survécu sans subvention, avec la complicité des écrivains, et surtout la volonté d’accompagner le livre haïtien » ; réunissant ainsi deux générations qui dominent la scène littéraire haïtienne, et ainsi, entre rupture et continuité, les gé­nérations littéraires se succèdent.

Dans cet essai qui occupe un bon tiers de l’ouvrage, la place des femmes n’est pas oubliée alors que longtemps cette société patriarcale a surtout fait l’éloge de la gente masculine, reléguant la femme aux ou­bliettes de l’histoire, la cantonnant à des rôles de nourricières, voire pire des ser­vantes ou des prostituées dans la littéra­ture, et plutôt objet que sujet. –

beaucoup de femmes cependant occu­pent le paysage littéraire d’Haïti et depuis 1990 il y a une éclosion de la parole des femmes et une prise de conscience du fait qu’écrire ou peindre ne relève pas d’une activité genrée. Parmi ces femmes écrivains, Kettly Mars, Yanick Lahens, Margaret Papillon, Évelyne Trouillot, et surtout Edwige Danticat mieux connue aux États-Unis qu’en France et sans ou­blier Marie Vieux-Chauvet au roman si subversif Fille d’Haïti.

En conclusion de son avant-propos, Dieulermesson Petit-Frère s’interroge sur la transmission de cette littérature dans les écoles qui n’incite pas à l’indépendance d’esprit ni à la création.

Ce panorama historique fort intéressant de la littérature et de la poésie haïtienne permet d’entrevoir ce regard ambitieux et prometteur de Haïti en littérature et en poésie. L’ouvrage contient également plusieurs essais dont certains ont été publiés ailleurs, essais que Dieulermes­son Petit-Frère a consacrés à vingt-trois auteurs des différentes périodes. Un essai passionnant, une découverte ou des re­trouvailles à chaque page pour notre plus grand plaisir, un ouvrage important dans son intention première.

Dieulermesson Petit Frère détient un master 2 en Littératures, Idées, Poétiques de l’Université Blaise Pascal (Clermond- Ferrand). Éditeur et critique littéraire, il a publié de nombreux travaux sur la lit­térature dans la revue Legs et Littérature dont il est le co-fondateur.

Marie-Josée Desvignes,

mjdesvignes.wordpress.com Manosque,

le 03 janvier 2017

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