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Contre le retour de la société des baïonnettes !

10 octobre 2017, 10:10 catégorie: Édito13 812 vue(s) A+ / A-

Pour sortir du marasme et du cercle vicieux de la dépendance, nous devrions accepter de nous parler et de construire des ponts entre divers secteurs d’une société polarisée. On n’a pas d’autre choix si l’on veut sauver ce qui nous reste encore de pays. Les vieilles recettes de gouvernement consistant à ignorer l’adversaire et les nuisances des opposants sans qu’émerge une vision de l’avenir ne déboucheront que sur la répétition dramatique des mêmes scénario qu’on connaît depuis plus de vingt ans. Nous avons tous été témoins de leurs effets néfastes : non seulement ils ont ruiné toutes nos espérances démocratiques, mais aussi ils ont laissé exsangue un territoire déjà malmené par des catastrophes naturelles assez régulières. Déjà au 19e siècle, si l’on suit la pensée de l’historien Jean Fouchard, les luttes sanglantes entre libéraux et nationaux qui s’affrontèrent d’abord en joutes oratoires distillant le venin de la haine avaient fini par entrainer le pays dont on voulait assurer le sauvetage dans des luttes fratricides à coups de carabines

Il ne s’agit pas ici de tenir un discours sur les dangers engendrés par l’instabilité politique qui constitue souvent l’épouvantail à moineaux de certains partisans de l’immobilisme et d’un certain statu quo criminel. Non : Il s’agit de réclamer de la part de tous les secteurs de la vie nationale un projet commun de pays. On peut toujours s’opposer, défendre ses intérêts de part et d’autre c’est le jeu de la politique, mais l’intérêt supérieur de la nation doit être la boussole, cet instrument d’orientation suprême sans lequel on se perd dans les dédales de l’individualisme forcené et du « chacun pour soi ou contre tous ».

Dégager un projet commun ne saurait s’établir que dans le cadre de discussions franches et ouvertes autour de nos nombreux traumas sociaux et sur les dangereux déséquilibres qui accablent cette société en mal de croissance. Donc, se parler. Et peu importe si les intérêts divergent, mais c’est seulement dans un dialogue franc que peut émerger un consensus minimum sur l’avenir d’Haïti.

Au lieu de vider pacifiquement nos contentieux, il se pointe à l’horizon une radicalisation outrancière de nos différences. Une fraction de l’opinion est alarmée par le délire verbal qui caractérise certaines émissions de radio et qui appelle ouvertement à la violence.

Le dangereux cycle de manifestations violentes et de répressions policières tout aussi inadmissibles finira par déboucher sur d’irréparables bavures. C’est alors que s’ouvrira devant nous le trou béant de l’aventurisme du temps honni des baïonnettes.

Un discours aux accents haineux bien servi par une dramaturgie médiatique familière des coups de théâtre pèse lourdement sur la vie dans nos cités. Le gouvernement est passé à côté de l’effort de rassembler les forces vives du pays autour d’une espérance commune. La posture autocratique du discours présidentiel et son volontarisme messianique sont autant d’irritants dans un espace politique généralement délétère. Tout se passe comme si nous prenions plaisir à craquer des allumettes dans un milieu hautement inflammable et pour quels dérisoires résultats !

L’Opposition qui, il y a quelques mois s’était réunie en « conclave démocratique » et qui nous avait promis de prendre enfin le temps de se structurer, est encore une fois tombée dans le panneau du tout, tout de suite.

La saine colère contre un budget peu transparent s’est terminée en opération de « rache manyok » ou de « chavire chodyè » ; des expressions qui ne rassurent nullement et qui nous font douter de la capacité des uns et des autres à faire émerger des émeutes fumantes un pays normal. Il y a certes des mandarins de la « révolution »qui croient qu’à force de secouer le bocal, il finira par laisser transparaître de l’eau pure. En réalité, la lie finit toujours par remonter et par tout salir comme cela s’est malheureusement produit ces dernières années.

Les racines de ce système sont profondes et les changements de gouvernement réalisés de manière superficielle ne font que tourner la roue dans l’autre sens, sans changer profondément la nature prédatrice de l’État. Au fond, il n’y a que la tête des clients qui change, mais les pratiques demeurent les mêmes.

À moins que l’on veuille se voiler la face et accoucher de manière saisonnière des mêmes monstres de l’Histoire, après une ultime et éphémère jouissance.

Roody Edmé

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