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Comprendre le phénomène de la migration massive des jeunes

07 août 2018, 8:24 catégorie: Tribune11 639 vue(s) A+ / A-

L’émigration massive des Haïtiens en terre étrangère, a été, depuis longtemps quelque chose qui parait tout à fait normal, que ce soit légalement ou illégalement. Cela a commencé en 1915, lors de l’occupation américaine en Haïti. Ainsi de 1915 à 1929, 200 000 Haïtiens – travailleurs agricoles furent-ils enregistrés à Cuba (Balch, 1927, cité par Audebert, 2012). En 1957, l’année où les duvaliéristes ont accédé au pouvoir, l’émigration des Haïtiens vers d`autres pays a pris une autre tournure beaucoup plus importante qu’avant ; on a recensé dans les années 1963 environ 6800 Haïtiens qui sont entrés aux États-Unis avec un visa d`immigrant et 27 300 autres avec un visa temporaire. Et, entre 1964 – année où Papa Doc s’est autoproclamé président à vie et 1971, on enregistra dans les services de l’immigration états-uniens 40 100 immigrants et 100 000 non-immigrants en provenance d’Haïti (Cédric Audebert, 2012). Ce vague migratoire a été causé par la terreur qui planait sur le pays, à cause du régime sanguinaire de François Duvalier. Plus près de nous, avant 2010, des pays comme la République dominicaine comptait environ 329 000 ; les Bahamas (28 000).

De nos jours, ceci atteint une ampleur qui n’est seulement considérable et importante, mais exagérée. Après le tremblement de terre de 2010, d`autres pays comme le Brésil, le Chili et même l’Argentine sont devenus destinations pour beaucoup d’Haïtiens fatigués par le chômage. En 2015, environ 79% des immigrants haïtiens étaient en âge de travailler (18 à 64 ans). Depuis longtemps, on a toujours su que le rêve le plus commun, ici, est de vivre aux États-Unis, néanmoins, avec la misère qui s’intensifie, le haïtien semble se contenter, pourvu qu’il respire un autre air dès qu’il ne s’agit pas de celui d’Haïti. Cette situation est assez désastreuse et lamentable, et cela le devient beaucoup plus, quand ce sont les jeunes, qu’on voit abandonner cette terre. Fort souvent, ce sont des jeunes dynamiques, plein de rêves, des jeunes biens formés… ceux qui auraient pu servir le pays. Ceci, parait-il, est dû au fait que dans ce pays les rêves sont difficiles à devenir réels voir irréalisables. Le jeune, aussi frais qu’il soit – plein de rêves et bien formé – vécu depuis l’enfance dans une misère irraisonnable et planifiée, doit à tout prix jouer cette carte, s’il veut bien ne pas se faire avoir par ce système trop corrompu et bâfreur. Le patriotisme ne suffit pas pour le pousser à s’engager dans une bataille pour son pays… L’intérêt individuel avant, le collectif probablement après, cela paraitrait stupide vu la situation de passer la dernière avant.

En côtoyant les jeunes, on peut constater que le désespoir plane bien au-dessus de toutes aspirations, les rêves les plus fous – ceux de l`enfance ne sont plus, un seul subsiste dans leur esprit «quitter le pays». Ce n’est pas la volonté de réussir dans son pays qui manque, mais quand on grandit les rêves doivent être matérialisés ou être susceptibles de l’être, et c’est à ce moment-là que le jeune va se sentir gêner par le système. Même avec un diplôme en main après avoir étudié si rudement le jeune ne voit pas l`avenir dans son propre pays, et cela va lui pousser à croire qu’une résidence, quelquefois un visa, valent mieux que 4, 5 ou 7 années passées à l’université pour un diplôme ou une licence. Quand les diplômés chôment, la plupart (avec un fort pourcentage), le jeune se demande à quoi ce papier lui sert-il? Beaucoup étudient, à ce qu’il paraît, c’est parce qu’ils n’ont nulle part pour aller; pas de parent résident à l’étranger ; pas d’argent et de passeport pour prendre un ticket d’avion et s’envoler vers le Chili ou le Brésil, on se résigne pour un moment, avec l’espoir qu’un jour de s’en fuir.

Après toutes les difficultés pour entrer dans une université et d’étudier avec lassitude, certains ont une profession manuelle. L’avenir reste trop incertain, embrouillé, obscurci dans ce système qui semble sans pitié, ne laissant aucune chance.

Certaines raisons qui sont à la base de cette fuite.

Le jeune ne trouve pas sa place et ne peut faire son capital économique

1% de personne faisant partie des classes les plus favorisées a à peu près la moitié de la richesse du pays (Dupuy, 1997, citée par Corten 2001). Ces derniers coupent le pont entre eux et la masse – ayant comme vision de maintenir leur niveau de vie, sans poser des pions importants pour favoriser le développement du pays. À savoir que le système économique haïtien, en dépit de tout, semble plutôt être du capitalisme (système de production dont les fondements sont l’entreprise privée et la liberté du marché (le Larousse, 2011)), cependant l’État haïtien ; celui à qui revient le droit de tout règlementer a été privatisé et détourné, donc corrompu (Dorvilier, 2012).

Céans, il semble ne pas avoir assez de place pour tous, que les richesses ne suffisent pas. Le problème, c’est qu’on a négligé la politique agricole et la production industrielle, le pays est devenu un espace sans contrôle dans lequel d’autres font passer leur produit chimique de toutes sortes, et voilà depuis un bon temps notre façon de nous moderniser (Dorvilier, 2012). 27 700 km2 alors qu’on ne produit rien d’important, on reste les bras croisés, tandis que la terre est inexploitée, les matières grises peu utilisées, ne servant à grande chose ou exportées ; les mains-d’oeuvre inemployées… faute d’absence d`une bonne politique. Et, tout ceci ne fait que porter nuisance à la croissance économique du pays.

En quoi un jeune pourrait-il servir dans un pays qui n’a pas une vraie politique de production, et s’il ne trouve rien à faire, qu’est-ce qui pourrait l’encourager à rester, tandis qu’il vit dans la misère. Et, quand on n’a ni héritage, ni proche parent, ni politicien qui peuvent vous faire place (aider à trouver un emploi), que faire…

La corruption

Celle-ci est une raison assez importante qui peut pousser les jeunes à quitter le pays. Le jeune après avoir travaillé pour gagner un statut de professionnel, faut qu’il fasse encore des sacrifices pour y arriver et, c’est triste de le voir hypothéquer sa dignité pour avoir ou pour assurer cette place (le travail) combien difficile à trouver. Ce n’est un secret pour personne le fait qu’on demande souvent aux femmes de faire un double travail (être aussi maitresses de son patron). Aux hommes, de s’adonner certaines fois à des pratiques abominables. Quelque fois, ce n’est ni l’un, ni l’autre, mais faut être d`accord pour jouer avec les chiffres, se laisser emporter dans une dynamique de corruption. Soit que l’on accepte ou rester dans le chômage donc la crasse. Il n’y a que rare emploie qu’on peut faire tout en gardant sa dignité, toutefois, peu rentable pour ce jeune sur qui, est centré tout l’espoir d’une famille.

Quand la politique est le seul atout

La politique est de nos jours un atout pour les jeunes qui veulent s`en sortir. Le palais national et le parlement sont les plus priorisés dans le budget national, le montant mis de côté pour le fonctionnement de ces deux institutions sont énormes, et excite. Qui n’aurait pas voulu en profiter…faut dire que, la main du parlementaire vaut bien de l’or, dans ce pays. Il lui faut seulement la lever dans une séance ou deux – voté pour ou contre, et sa capitale économique s’accroît, c’est un travail assez rentable pour quelqu’un qui n’est pas si contraint par des obligations, en Haïti ; qui n’est valable que sur du papier. Le jeune n’est pas assez inintelligent pour ne pas vouloir un jour occuper une fonction pareille; une fonction qui lui donnera, en plus, la possibilité d’arracher sa famille et ses amis dans les pattes de la misère. C’est la première image qu’il a de la politique; une entreprise fructueuse, il suffit d’avoir de la fougue et être prêt à tout. C’est une des raisons pour lesquelles il y a toute une pléiade de structure politique, sans bon fondement, sans projet de société.

Beaucoup de jeunes se lance dans la politique, non pas parce qu’ils ont des visions pour la société, mais pour faire capital, changer de classe sociale donc pour quitter la misère. Devrait-on reprocher quelqu’un pour une telle conception ? Mais la misère est très loin d`être agréable et le jeune est assailli par des attentes familiales, même s’il n’a pas encore des responsabilités légales.

Quand le jeune a peur de la réussite dans son propre pays

C’est une phrase assez fréquente que tous les jeunes a forcément pratique d’entendre et on sans aucun doute compris, et ne pas y croire, serait difficile vu la façon il a été éduqué « dans ce pays, quand on évolue, il faut toujours se protéger contre des attaques visibles et invisibles». En ce sens, on peut repérer certains phénomènes, qui ont été même critiqués et rejetés par la morale occidentale. Ceux-ci se rattachent à la notion de persécution: « le nègre est jaloux du bon sort de l’autre» ; «on se tue l’un, l’autre» (Barthélemy, 1991). Ces croyances qui ont été intégrées dans la mentalité haïtienne à l’aide de l’éducation peuvent être quelquefois réelles et, quand ce n’est même pas le cas, le haïtien refuse de penser autrement, car il croit que quand il réussira, on lui en voudra ; puis on fera tout pour tenter de le tuer. Cela semble pour certains, si l’on se réfère à la mentalité haïtienne, que la personne ne mérite pas cette ascension, donc ne doit pas en profiter. C’est alors que, les Haïtiens qui commence à atteindre les marches placées plus hauts dans l’échelle sociale doit tout faire pour assurer leur protection. Selon Barthélemy (1991) on a toujours tendance à recourir à la sorcellerie pour se défendre de ces agressions, qu’elles soient réelles ou imaginaires. Le diable ou Dieu, cela semble banal, peut-être… La société haïtienne est empeignée de tendance de l’état théologique décrit par Auguste Conte. Le plus grand problème, c’est qu’on n’a pas le doit de réussir ou de sortir dans l’indigence.

Quand ce n’est pas une méthode traditionnelle comme sorcellerie qui vous éteint, d’autres peut faire l’affaire. On entend par là des assassinats; quelques fois quand il est impossible de se sécuriser, ou être trahir par son propre entourage… Il n’a pas mérité ce travail, il doit être dans une tombe. Voilà une façon dont on conçoit les choses en Haïti.

Le jeune, conscient de cette réalité doit faire son choix ; soi il s’initie dans une quelconque société dite secrète, soit il cherche recourt dans sa croyance religieuse. La plupart du temps, on a l’impression que tout cela ne suffit pas – on court toujours le risque de se faire descendre, donc quitter le pays pour ne plus être sujet à se faire tuer devrait être la meilleure de toutes alternatives.

Un jour, alors qu’on préparait l’examen de dernière session à la faculté, plusieurs étudiants faisaient débat sur la migration des Haïtiens pour le Chili, auquel j’y prenais part. Après divers échanges qui m’ont permis de comprendre à quel point la situation était on ne peut plus désastreuse ; que l’espoir, me semble-t-il, a pris sa retraite en Haïti – la plupart des jeunes étudiants ou professionnels ont peur du pays et seraient prêts à tout, et même dépensés une fortune qui aurait pu être servir de manière pour en profiter d’avantage, pour fuir le pays. J’ai décidé de faire donc, la proposition suivante :

– Le coût pour aller au Chili s’élève dans les environs de 4000 dollars américains. Je pense que, chaque groupe de 4 Haïtiens qui quitte le pays aurait pu rassembler cet argent pour faire un investissement, ce serait bénéfique pour eux et aussi pour le pays.

Et, ma proposition a pris de tel coup de revers :

– T’as raison, ceci est une bonne idée. Cependant, je pense, tu as négligé quelque chose ; le haïtien croit que s’il monte une affaire on fera tout pour l’éteindre (le tuer).

Conclusion

Vivre dans sa terre natale devrait permettre à quelqu’un de se sentir confortable, et ceci pour des raisons morales; par exemple, on sera moins exposé au racisme ou autre sorte de préjugés. Cependant, si dans son pays il est difficile pour quelqu’un de s’y intégrer et de gagner un minimum d’autonomie financier en ayant un revenu stable, ce confort dont le pays est seul à pouvoir fournir ne sera d’aucune utilité, vu que la personne se sent déjà rabaissée. L`émigration des Haïtiens vers les terres étrangères peuvent être divers, autres des raisons politique comme cela a été le cas sur Duvalier (Audebert, 2012). La misère et le chômage restent les raisons majeures. Depuis 1987, 61 % des Haïtiens survivaient avec un revenu de 60 dollars par an (Hurbon, 1987). De nos jours, la plupart des Haïtiens vivent avec moins d’un dollar par jour. Mais en nous basant sur ces faits assez tangibles, nous pouvons déduire que c’est l’envie de vivre dans sa dignité; c’est la volonté de se battre pour ses rêves sans se voir prendre trop de coups d’avance et de ne pas se faire dévorer après avoir réussir qui pousse le jeune à partir.

Références bibliographiques

Audebert, C. (2012). La diaspora haïtienne. Rennes : Presses universitaires de Renne.

Barthélemy, G. (1989). Le pays en dehors. Essai sur l’univers rural haïtien. Port-au-Prince : Henri Deschamps.

Corten, A. (2001). Diabolisation et mal politique en Haïti : Misère, religion et politique. Paris : Karthala.

Dorvilier, F. (2012). La crise haïtienne du développement. Canada : presses de l’université Laval.

Jodelyn DEUS

Directeur des ressources humaines à la société du samedi soir

deusjodelyn@gmail.com

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