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La compatibilité des solutions contradictoires

09 novembre 2017, 10:24 catégorie: Édito17 329 vue(s) A+ / A-

L’étude des réalités haïtiennes exige presque toujours une double comparaison : par rapport aux préjugés, à une mauvaise conscience de classe affichée par les uns et les autres et par rapport au mode d’articulation des revendications légitimes de la population. D’une part, il est très rare que les choses aillent aussi mal dans le tableau conventionnel des tiraillements politiciens. D’autre part, lorsqu’on isole mentalement Haïti et qu’on adopte la position de ceux qui sont frappés de plein fouet par des problèmes de société, les critères changent de niveau et la critique se fait des plus intransigeantes.

Pour l’observateur avisé et circonspect, cela conduit à une attitude constamment partagée, obligeant à protester contre la façon tendancieuse de présenter habituellement Haïti telle qu’elle est, et donc à paraitre la défendre d’un point de vue conservateur, tout en faisant le constat navrant des forces anti-changement et de ce qui les justifie.

On connait la fameuse difficulté des étudiants de la Faculté de droit de l’Université d’État d’Haïti (UEH) à préciser objectivement dans leur “leve kanpe” du lundi 6 novembre 2017 le genre de budget qu’ils souhaitent pour l’exercice de l’année fiscale en cours. C’est le stade narcissique des mouvements de rue : le contestataire veut tout et d’un seul coup. Ils interprètent presque toujours la réalité à la lumière de leurs propres aspirations. S’ils n’obtiennent pas satisfaction rapide et totale, ils ont recours à la réalisation hallucinatoire du désir. Le besoin de toute-puissance exclut l’action pacifique, cohérente et judicieuse. Le narcissique ignore le principe de réalité, refuse d’admettre l’incompatibilité des solutions contradictoires. L’idée de choix lui est intolérable. Et pour cause : le manque de confiance dans ses gouvernants.

Toute discussion technique, toute réserve sur un détail, même de la part de qui approuve ses revendications ou souligne l’importance des obstacles inhérents à ses réalisations pratiques, est ressentie par le contestataire comme un refus global, un acte d’hostilité. La discussion technique est un déni de la réalité et c’est justement ce que ne peut tolérer celui pour qui seule existe la gratification globale qui ne peut accepter ni les insupportables marchandages ni les impitoyables tractations au fur et à mesure de l’action. Dans cet univers du tout ou rien, du pur et de l’impur, du diable et du Bon Dieu, du riche et du pauvre, ce n’est pas l’action suivie de casses, c’est le dialogue qui est de mise. Aucune issue à la crise actuelle ne peut sortir d’une prétention à incarner le Bien absolu contre le Mal absolu. Ou l’inverse. L’aisance avec laquelle les marchands d’irrationnel ont capté le mouvement des protestations anti budget de ces derniers mois a quelque chose d’inquiétant, tout comme l’incompréhension qui en résulte.

Lorsque parut en 1962 le livre de Michael Harrington sur la pauvreté en Amérique “The other America” (L’autre Amérique), les révélations de la misère au milieu de l’abondance ébranlèrent vigoureusement l’optimisme de certains économistes. Et les progrès indéniables qui ont été faits depuis, tant dans les luttes contre la pauvreté que dans les conditions des Noirs et la déségrégation sont les fruits d’un dialogue de la part des acteurs politiques, sociaux et économiques. Mais surtout les moyens d’action qu’offre manifestement la structure politique américaine non moins pérenne.

Sera-t-on amené à voir l’opinion publique nationale compter enfin en son sein une masse critique assez forte pour rendre perceptible la condamnation des défaillances remarquables de notre système social, politique et économique et en faire une problématique à part entière? Cela constituerait un progrès immense de la pensée et témoignerait d’une orientation progressiste vers la nouvelle Haïti dont nous avons tous la prétention d’être éventuellement les auteurs authentiques et zélés.

Robenson Bernard

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