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Comment transformer le créole haïtien en un produit de développement durable

26 juin 2018, 9:22 catégorie: Tribune15 701 vue(s) A+ / A-

Il m’a fallu un peu d’audace pour parler de la potentialité économique du créole haïtien (CH), ayant exhorté M. Gérard- Marie Tardieu, membre de l’Académie du créole haïtien(AKA) pour le titre de son article, “Yon sèl lang ofisyèl pou dechouke mantali nou”, paru dans Le Nouvelliste le 31 mai 2018. Mais, comme je l’ai expliqué dans mon article, “Le créole haïtien, seule langue officielle de la République d’Haïti? Oui, c’est possible et obligatoire”1, ce n’est pas l’idée de GMT qui m’a déçu; c’est sa façon de la présenter qui m’a pris à la gorge.

De plus, cet exercice s’avère doublement risqué dans une conjoncture où les deux langues officielles d’Haïti cohabitent dans l’inégalité, tandis que l’État tarde à établir une politique pour leur aménagement ou à décider laquelle des deux langues choisir pour une promotion nationale. Dans ce contexte, le sujet peut paraître biaisé à certains dont les intérêts seraient en jeu, mais convenable à d’autres que le changement profiterait. Et qui sait? Il peut être aussi jugé futile par ceux qui considèrent le CH encore très éloigné de la place ou indigne des vertus que l’on voudrait lui attribuer. Donc je n’ai pas écrit cet article sans réflexions.

Mais, c’est interpellé par les interrogations de quelques-uns de mes lecteurs, et aussi, confiant dans la discipline de ma formation de financier et d’administrateur des affaires que je me sens obligé de partager avec des intéressés des idées qui leur seront peut-être utiles quand le problème linguistique haïtien aura été résolu.

Après avoir lu mon article2, un lecteur m’a écrit: “Je n’en disconviens que ce soit possible, si…….” Mais, “C’est votre “obligatoire” que je ne comprends pas. Pourquoi obligatoire? Pouvez-vous éclairer ma lanterne?”

J’ai trouvé légitime la requête du lecteur à ce que je fisse quelque lumière sur mon “obligatoire” puisque– volontairement– je n’avais pas présenté les raisons de cet impératif. Ainsi je lui ai répondu: “En écrivant l’article nous n’avons pas voulu présenter trop d’arguments pour soutenir notre point de vue, parce que (1) nous ne voulions pas sortir du cadre qui a engendré nos réflexions: c’est-à-dire, l’analyse de M. Robert Berrouet-Oriol3, “Le créole, seule langue officielle d’Haïti: mirage ou vaine utopie“; (2) non plus avions-nous souhaité nous hasarder de faire un contre-argument, ni une synthèse du titre de l’oeuvre de M. Gérard-Marie Tardieu, “Yon sèl lang ofisyèl4”, dont nous n’avions même pas encore lu la thèse. Donc les arguments de support au prédicat, “Oui, c’est possible et obligatoire” ont été conservés pour une dissertation.”

La tâche d’établir le CH comme seule langue officielle d’Haïti nous est échue d’un ordre économique et sociolinguistique de taille, qui se fond sur les trois paramètres suivants: (i) Haïti manque de moyens adéquats pour aménager équitablement deux langues officielles; (ii) la faillite de la langue française en Haïti, qui affiche un taux inférieur à 10% de locuteurs après plus deux siècles de pratique;(iii) le classement du créole comme seule langue officielle d’Haïti serait une source de revenus non négligeable à l’économie du pays.

Par conséquent, le but de cet article est de montrer brièvement comment le CH pourrait devenir cette source de revenus à l’économie du pays.

Comme il en est pour toutes les autres langues, la connaissance du CH est un capital intellectuel qui est convertible en revenu. Je connais quelques traducteurs et interprètes, et un professeur du créole haïtien, qui y gagnent bien leur vie. Avant que la maison d’édition française, Assimil, spécialisée dans l’enseignement des langues, ait mis sur le marché international son guide de conversation, “créole haïtien”, un compatriote dont je me garde de citer le nom, avait préparé sa propre méthode d’enseignement du créole qu’il vendait dans son magasin à New York. Au moment même où j’achève ce paragraphe, je reçois un email annonçant la dispensation d’un cours de langue créole haïtien à Montréal. Malgré cela, ces exemples peu éclatants ne représentent que des snapshots sur la valeur marchande du créole haïtien.

En Haïti, grâce à la réforme Bernard qui préconisait l’enseignement du créole dans les écoles de 1979-1986, et depuis l’officialisation du créole par la Constitution de 1987 et la création de l’Académie du créole haïtien(AKA) en 2014, le créole s’est acquis son droit de cité et a offert des perspectives inespérées aux créolophones. Pendant que de l’autre côté, à la Réunion, en 2000, l’on envisageait une “politique éducative” linguistique, qui donnerait naissance en 2002 à une “licence de créole” à l’Université réunionnaise5.

Ces percées prometteuses du créole haïtien, pour le moins prévisibles, ont aiguisé des curiosités, excité des désirs, dessiné de nouveaux horizons: des étudiants décident d’apprendre le CH et de passer leurs examens de bac et leurs thèses de maitrise et de doctorat dans leur langue maternelle. Soudainement, un manque d’enseignants créolistes se signale: des professeurs commencent à considérer le CH comme une discipline dans laquelle ils peuvent faire carrière. Ces besoins engendrent des organes et des marchés. En 2012 on pouvait lire sur le Net et dans les journaux des titres pareils à celui qui est apparu dans Le Parisien, “ Une école ouverte pour apprendre le créole”6. Toutes ces pulsions positives dans l’évolution du créole ont fait accroître sa valeur commerciale.

Aujourd’hui, l’impédimenta que rencontre le CH demeure cette résistance traditionnelle de la part d’une branche de la société haïtienne à l’utiliser formellement dans leurs sphères de priorité–,et cela, malgré son officialisation. C’est ce qui semble avoir poussé Tardieu à exprimer ainsi son ennui: “Kreyòl la, lang pa nou an, jis jounen jodia ap pran imilyasyon. Jis jounen jodiya, li pa jwenn tout plas li nan sosyete a, epi, saki pi grav la, li pa jwenn plas li nan lekòl yo tout bon vre.”7 Des étudiants sont permis de s’exprimer en CH dans la cour de récréation mais pas dans la salle de classe; les professeurs conversent en français; les entreprises conduisent leurs affaires en d’autres langues que le CH, etc. Ces comportements ou exercices d’un droit linguistique continuent à tenir le CH dans une obliquité séculière, qui l’empêche de s’affirmer.

Un décret favorable à la promotion du CH comme seule langue officielle d’Haïti aurait été une plus-value commerciale importante dans l’établissement du créole haïtien comme une langue d’affaires et de sciences, un outil économique de développement durable, pareil à l’artisanat haïtien, pour créer de l’emploi, générer des rentrées de fonds à condition que l’Académie du créole haïtien(AKA) fasse preuve de dynamisme professionnel.

Le processus de la transformation du CH en un produit potentiel de marché se déroulerait en trois phases: (a) la mise au point et l’établissement du créole dans toutes les sphères d’activité en Haïti; (b) l’expansion de l’industrie de la traduction; (c) la production et la promotion d’oeuvres artistique et littéraire en créole.

Une superficielle investigation m’a fait part des recherches et les travaux importants qui ont été réalisés par des linguistes haïtiens, de la création d’une académie, de l’adoption d’une orthographe officielle, et de la publication d’une grammaire et d’un dictionnaire. Tout cela m’apporte à supposer que les grands sentiers académiques et scientifiques vers la perfection du CH ont été entamés ou battus. Mais si je me trompe et que l’on trébuche encore, permettez-moi de rappeler que le développement du créole haïtien impose un enrichissement de la langue à tous les niveaux: oral, littéraire, académique et scientifique, afin de le rendre plus compétitif sur le marché mondial. Pour ce faire, le créole nécessite le concours de toutes les sciences sciences sociales en particulier: statistique, sciences politiques, économie politique, droit en général, droit comparé, administration publique, assistance, oeuvres sociales, institutions diverses, enseignement, commerce, communications, ethnographie, coutumes, folklore haïtien, etc. Cela forcerait donc l’Académie du créole haïtien (AKA) à se munir des expertises des praticiens de la sociologie, des sciences, des professions, des lettres, de la linguistique, pour malaxer le créole devenir utile à toutes les sciences.

Ainsi développé, le créole pourrait-il être établi comme seule langue officielle dans l’enseignement haïtien: le cursus scolaire et universitaire serait uniquement en créole, et–s’il y avait une Tour de Babel dans l’enseignement–elle s’effondrerait.

La pratique du créole dans toutes les branches vitales du pays, affaires, administration, académie, et culture, créerait un vaste terrain de travail aux domaines multiples. Nos correspondances et transactions commerciales seront menées formellement en créole; nos emballages, nos pancartes et affiches publicitaires, nos panneaux de signalisation routière, etc., pareillement. Dans nos offices, la passation des écritures et des libellés dans nos livres comptables et nos rapports juridiques seront effectués en créole haïtien; dans nos écoles et universités, nos églises et nos honforts, et nos hôpitaux, le CH sera omniprésent.

Ce chambardement linguistique exigerait la refonte des instruments administratifs et commerciaux, qui générerait des besoins en technologie, en imprimerie, et en fournitures diverses. En occurrence, elle donnerait de l’expansion à l’industrie de la traduction où se foisonneraient diverses opportunités pour les linguistes professionnels qui deviendraient des traducteurs/interprètes du langage hautement ésotérique de la plupart de nos paysans, pourvu qu’on ait mis en oeuvre un logiciel de traduction du créole comme outil libre afin de faciliter le travail des traducteurs et de permettre au créole d’être vulgarisé. Peut-être, leurs travaux pourraient leur placer dans un marché mondialisé.

Alors, surgiraient des traductions et des productions de tout genre d’oeuvres à haute portée littéraire, biographies, contes, épopées et mythes, essais, mémoires, journaux, autobiographies, nouvelles, oeuvres romanesques, oeuvres théâtrales, etc.; des oeuvres scientifiques: Physica, (Aristote), Relativity: The Special and General Theory (Albert Eistein), etc. On entreprendrait les constructions des bibliothèques spécialisées; on verrait la parution des journaux, des périodiques, des revues, strictement en créole où les lecteurs apprendraient à maîtriser leur profession, approfondir leur savoir technique, accroitre leur vocabulaire, et répondre avec plus de professionnalisme aux besoins de leurs spécialités dans la langue maternelle.

Une fois développé, équipé, et affranchi de tout préjugé, le créole sera prêt à être enseigné et à être appris sans ambages– à tous les niveaux, et dans tous les domaines.

Poussés au plus haut point, l’enseignement et l’apprentissage du créole haïtien en Haïti seraient un actif fixe. À l’étranger–aux États-Unis particulièrement où s’étend un marché d’environ onze millions d’Haïtiens et d’Haitiano- Américains, il suffirait de s’inscrire dans une école ou dans une université pour pouvoir enseigner ou pour apprendre le créole haïtien.

Et les étapes susmentionnées, dépassées, l’Académie du créole haïtien, étant que gardienne de cette langue, s’adonnerait–en collaboration avec le secteur privé– à promouvoir ses produits tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’Haïti. Aidée par l’état et soutenue par d’autres organismes privés que la question linguistique haïtienne intéresserait, l’AKA développerait une stratégie de promotion du créole pour l’établir sur le marché local et international.

Le développement du CH étant acquis, l’exploitation du créole haïtien obligerait la mise en compte des grandes démarches traditionnelles du marketing, dont je vous en soumets quelques-unes, à savoir: (a) une étude de sa clientèle; (b) une considération économique; (c) une analyse des gens intéressés dans le créole; (d) la publicité; (e) une stratégie pour atteindre ses promoteurs.

Une étude de marché sera nécessaire. La clientèle du créole haïtien existe déjà. Elle s’étend de l’intérieur à l’extérieur d’Haïti, la diaspora haïtienne spécialement. Pour couvrir ces deux pôles de service, il faudrait que les responsables délèguent des spécialistes pour s’assurer des points d’intérêts– une étude de marché quantitative serait préférable pour recueillir des statistiques et des chiffres clés. Aujourd’hui, dans la diaspora haïtienne, aux États-Unis, le besoin de consommation du créole existe dans les familles haïtiano américaines. Les jeunes souhaitent qu’ils soient plus proches de ce qui se passe au pays de leurs parents; ils veulent apprendre l’histoire d’Haïti, et affirmer leur identité. Quantitativement et qualitativement, ce marché serait plus potentiel que d’autres parce que les États-Unis sont la première puissance économique mondiale.

Une considération économique. La promotion et la distribution des produits et des services en créoles dépendraient de la location et du coût de leurs productions. Les entreprises haïtiennes auront intérêt à diminuer leur frais tout en maintenant le CH en position de compétitivité.

Étendre des relations avec d’autres institutions étrangères d’enseignement supérieur, pareilles aux relations développées avec des amants du CH à l’Université Laval, au Canada; entreprendre des démarches auprès d’autres écoles, collèges et universités que fréquentent des immigrants haïtiens ou leurs relatifs pour que le créole soit placé parmi les cours électifs dans leur cursus.

Conclusion

Si nous nous arrêtons ici, ce n’est pas que nous ayons épuisé tous les éléments du sujet qui–par définition– sont multiples. Dans le champ restreint d’un article, j’ai négligé ou traité légèrement bien des choses. Je n’ai pas indiqué les moyens de promotion de la langue créole, qui sont immenses; non plus ai-je parlé du maintien du créole pour le garder concurrentiel; ni élaborer sur les moyens de distribution des services et produits en créole. J’ai laissé ces paramètres au soin des responsables qui trouveront les expertises nécessaires pour en trouver les ressorts.

J’ai tout simplement voulu esquisser le tableau d’un processus qui pourrait rendre le créole haïtien plus marketable, donc plus rentable.

Haïti a tout perdu. Notre culture est ce qui nous reste. Tentons notre chance avec le CH.

Pierre-Yves Roy

  1. http://www.potomitan.info/ayiti/roy_ creole.php
  2. Idem
  3. Berrouet-Oriol, Le creole, seule langue officielle d’Haiti: Mirage ou vaine utopie, Le National, 7 juin 2018
  4. Tardieu, Yon sel lang pou dechouke mantalite nou, Le Nouvelliste 31 mai 2018
  5. Adelin et Lebon-Eyquem, L’enseignement du créole à la Réunion, entre coup d’éclat et réalité (https:// journals.openedition.org/trema/991)
  6. http://www.leparisien.fr/espace-premium/seine-saint-denis-93/une-ecole-ouverte-pour-apprendre-le-creole-18-04-2012-1959568.php
  7. Tardieu, Le Nouvelliste 31 mai 2018

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