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Pour changer les représentations de la maladie mentale en Haïti

13 novembre 2017, 9:40 catégorie: Société4 246 vue(s) A+ / A-

Des conférenciers au colloque sur la santé mentale.

 

Un colloque sur la santé mentale en Haïti s’est tenu, du 9 au 11 novembre 2017, à l’hôtel Royal Oasis à Pétion-ville. Organisé par plusieurs entités, dont l’Inisyativ Sante Mantal (ISMA), le Groupe interdisciplinaire freudien de Recherches et d’Interventions cliniques et culturelles (GIFRIC) et la faculté des Sciences humaines de l’Université d’état d’Haïti, cet événement a réuni de nombreux intellectuels, étudiants et spécialistes autour du thème « représentations de la maladie mentale en Haïti ». Ce colloque, le premier d’une série, a permis d’aborder plusieurs aspects relatifs au défi des soins mentaux.

Les échanges étaient particulièrement animés au cours de la journée de clôture. On s’impatientait de suivre la dernière conférence, celle du psychanalyste Willy Appolon, mais le panel composé de Roger Malary, Jade Labbé et Marc Félix Civil était complètement à la hauteur des attentes de l’assistance réunie dans la salle Guiteau. L’irresponsabilité ou l’ignorance des autorités en matière de santé mentale, les freins culturels dans ce domaine et l’impact de l’analphabétisme sur la prise en charge des malades sont parmi les points agités par les conférenciers.

La maladie mentale dans la civilisation vodou

« Les malades, dans leur majorité, ne vont pas voir des spécialistes, ils sont plutôt dans des églises et chez les houngans », avance le directeur médical de l’hôpital psychiatrique Défilé de Beudet, Dr Roger Malary. Pour lui, l’analphabétisme est un facteur qui aggrave le panorama de la santé mentale en Haïti. Il évoque des pratiques courantes dans le vodou et dans des églises protestantes qui consistent en des viols et des sévices corporels contre les malades. Le fait que de nombreuses personnes trouvent une explication surnaturelle aux troubles de leurs proches est, pour le médecin, un facteur qui empêche une prise en charge d’un ensemble de cas qui finissent souvent par se compliquer.

Dr Malary soutient cependant que des efforts ont été consentis au sein du centre qu’il dirige pour bien traiter les patients accueillis. Une nouvelle approche permettant aux malades de rester en contact avec la communauté donne des résultats intéressants, affirme-t-il en expliquant que les patients ne sont pas enfermés comme des prisonniers. Le manque de ressources financières reste un problème majeur étant donné que le ministère de la Santé publique ne fait pas beaucoup à part la rémunération du personnel, déplore-t-il.

« Une vision glaucomateuse de la santé »

Le docteur en philosophie, Marc Félix Civil, identifie, de son côté, les manquements des médecins comme une grande lacune dans le système de soins. Réduire la santé à l’absence de maladies biologiques est, croit-il, une erreur commise par de nombreux spécialistes haïtiens. C’est ce qu’ils appellent, en effet, une « vision glaucomateuse » partagée par les autorités qui handicape le système. « Après plus de cent cinquante ans d’enseignement et de pratique de la médecine en Haïti, nos médecins n’ont toujours pas compris que la finalité de leur métier n’est pas de prévenir les maladies ou d’empêcher la mort, mais surtout de soigner », déclare M. Civil qui estime que les conditions d’hospitalisation témoignent d’une absence de compassion envers les patients.

Les interventions les unes plus riches que les autres obtenaient de vives réactions de l’assistance. La conférence de clôture donnée par le directeur du GIFRIC, Willy Appolon a mobilisé l’attention des participants de façon remarquable. Son exposé plein d’envolées théoriques sur le psychisme, l’origine du langage et la religion portait principalement sur « la clinique du mental dans le cadre de la mondialisation ». Le psychanalyste qui a le mérite d’avoir fondé un centre de traitement de psychose au Québec a fait le point sur les méthodes pratiquées qui ont permis à 65 % des patients soignés dans ce centre de réintégrer la vie sociale. « La psychose n’est pas une maladie, mais le psychotique peut aussi être malade, idem pour le névrosé ou encore le pervers », précise-t-il dans ses explications sur l’équilibre interne nécessaire au bien-être de chaque individu.

Ce premier de toute une série de colloques sur la santé mentale en Haïti a été une réussite, selon le principal initiateur de l’activité, le psychologue Ronald Jean Jacques. Se félicitant de la participation de nombreuses personnes, le professeur dit espérer que cet événement qui se tiendra chaque année ouvrira les yeux des autorités et des citoyens sur le tort fait aux malades mentaux à travers les préjugés cultivés dans la société. Il promet que les actes du colloque seront publiés et indique qu’il souhaite rendre accessible le contenu des interventions d’année en année. Ainsi, la communauté scientifique disposera d’un précieux outil dans le domaine, ajoute-t-il. Et déjà le cap est mis sur la deuxième édition dont le thème portant sur la dépression a déjà été choisi.

Kendi Zidor

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