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Changements climatiques et biodiversité : de la nécessité d’actions collectives pour la protection de Lagon-aux-Boeufs

21 juin 2018, 9:41 catégorie: Economie12 777 vue(s) A+ / A-

Nous vivons à l’heure des grandes décisions sur la question de la protection de la biodiversité. Pollutions, déforestations, pertes de la biodiversité sont des sujets qui animent les débats autant qu’ils sont des menaces qui pèsent lourdement parmi d’autres sur l’avenir de nombreux pays de notre planète, en pleins changements climatiques.

Haïti n’en est pas non plus épargnée. En effet, des inondations récurrentes, l’augmentation du niveau de la mer et la diminution de certaines espèces (faune et flore) montrent que cet état insulaire de la Caraïbe est bel et bien concerné (J. Joseph) Ainsi qu’ils portent sur la diversité des espèces où le fonctionnement des écosystèmes, ces changements actuels sont amples, rapides et irréversibles pour certains. Les régions du pays les plus riches sur le plan de la biodiversité, le Nord et le Nord-est, attirent l’attention de nombreux acteurs notamment le Parc National des trois (3) Baies (dit PN3B). Nous allons alors nous interroger sur les avantages actuels et potentiels, mais menacés de ce parc et sur la manière dont les actions collectives peuvent aider à remonter la pente. Plus important encore, quelle est la place de la population locale dans la protection de cette biodiversité, à l’heure des changements climatiques ?

Créée en 2013, la zone protégée du PN3B englobe trois (3) baies, à savoir la baie de Limonade, de Caracol et la Baie de Fort- Liberté ainsi que l’une des plus grandes lagunes intérieures d’eau saumâtre du pays : le lagon aux Boeufs. Les données fournies par différentes sources peuvent nous mettre dans l’étonnement au sujet de cette lagune de75619 ha dont l’aspect verdâtre est dû à la grande présence de chlorophylle dans l’eau. Un inventaire écologique de référence pour le parc, mené par The Nature Conservancy (TNC) en 2016 montre que ce lagon est une zone importante pour la conservation des oiseaux (ZICO), pour les ressources du lac utilisées par les autochtones et pour la pérennité de ses services éco- systémiques.

En son ensemble, le PN3B contient l’un de plus vastes peuplements intacts de 4274 ha de mangroves et de terres humides côtières. Entre autres, la zone contient 95 espèces d’oiseaux, 4 espèces d’amphibiens, et 11 espèces de reptiles. De plus, on a recensé au total 47 taxons d’animaux y compris 14 espèces de poissons et 33 espèces d’invertébrés. Dans les eaux marines et profondes de la zone, au total plus 301 espèces distinctes d’organismes benthiques sessiles et vagiles ont été recensés y compris 149 espèces d’éponge, 51 espèces de coraux.

L’importance des différentes ressources que nous venons d’évoquer plus haut peut se voir selon une approche fonctionnelle des différents services écosystémiques que fournit la biodiversité du lac. Cette approche a l’avantage de nous permettre de distinguer d’abord la valeur intrinsèque de la biodiversité, indépendamment de toute utilisation humaine, ensuite la valeur d’usage nécessaire à la vie humaine et qui nous protège par exemple contre les aléas environnementaux. Autrement dit, la notion de service écosystémique permet d’analyser les enjeux du maintien de la biodiversité du Parc, pour la société haïtienne.

En effet au sein de Lagon aux Boeufs, nous bénéficions : de services comme ceux d’approvisionnement en biens, des services de régulation tels que la régulation du changement climatique (à ce sujet, la végétation à la propriété de capter des émissions de gaz à effet de serre), des services de support (l’écosystème du lac soutient des activités socio-économiques humaines) et de services culturels (possibilité de soutenir des activités humaines en plein air comme l’écotourisme, les randonnées, etc. )

Cependant l’ironie de la chose c’est que l’ensemble de ces ressources et avantages actuels et potentiels sont tout ce qui reste après des années d’interventions destructives humaines. En effet lors de l’inventaire écologique de la TNC, il a été constaté qu’au niveau du Lagon aux Boeufs, les interventions anthropiques ont causé une dégradation effrénée de l’écosystème et une destruction irréversible de la biodiversité. Les activités de pêche, la coupe des mangroves pour répondre aux besoins énergétiques de la zone, la construction des maisons et l’accroissement des activités agricoles sont autant de facteurs compromettant pour l’avenir de ce joyau écologique. Il est donc un besoin urgent d’évaluer les pertes économiques dues à ces activités et de comparer la rentabilité des nouvelles activités aux fins d’une solde Perte-Bénéfice.

Il faut aussi préciser que tous les services écosystémiques n’étant pas à valeur marchande, nous ne pouvons payer le luxe de continuer à poursuivre cette course effrénée dans l’exploitation abusive et le gaspillage de ces ressources sans tenir compte du développement durable. Une expression créole en Haïti exprime bien le fait d’amasser des biens sans une vision prospective : “Foure men pran, san gade dèyè”.

Il faut aussi signaler que certaines initiatives et certaines mesures ont été mises en oeuvre aux fins de protéger cette aire. Des dispositions légales ont été prises telles que la loi portant sur l’interdiction de chasse. Des structures gouvernementales, dont l’ANAP (Agence Nationales des Aires Protégées) auxquels s’ajoutent des organisations non gouvernementales et des réseaux d’acteurs comme la FOPROBIM. Cependant, de nombreux pécheurs et paysans issus de certaines associations locales déplorent ne pas participer dans les quelques projets qui parviennent dans leur quartier. En gros, la collectivité est pratiquement exclue des champs d’action.

Sans action collective, c’est notre propre réseau trophique que nous détruisons. Autrement dit, nous les “mangeurs” nous ne pourrons plus manger. En affectant les différents services éco systémique, ce sont les bases matérielles d’une vie agréable, de la sécurité, de la santé et de la qualité des relations sociales que nous menaçons. La dynamique de la biodiversité du Lagon aux Boeufs est caractérisée par des menaces de certaines espèces et l’envahissement par d’autres. La transformation des habitats, l’exploitation non contrôlée des espèces à titre d’exemple la pêche de poissons artisanaux dans toutes les saisons, dont une grande part de poissons trop jeunes. Entre autres, l’empreinte écologique dont la coupe des mangroves qui alimentent la production de pain dans de nombreuses boulangeries du Nord et du Nord-Est sont autant d’exemples. Or l’habitat des palétuviers du lac compte les mangroves parmi les plus hautes et les plus denses observées du pays.

En effet, des décisions majeures et des mesures correctives doivent être adoptées pour sauver et protéger la PN3B. Parmi les pistes de solutions, la sensibilisation de la population locale sur l’importance de ce Lac compte parmi les premières.

Protéger le lac, notamment à travers des associations locales contre la coupe des mangroves, mettre en valeur les ressources et potentiels du lac. On sait bien aujourd’hui que la façon pérenne d’aborder le développement durable ne peut se faire en dehors de l’aménagement participatif qui exige la présence active (et non passive!) des communautés locales dans l’élaboration des plans d’aménagement et de leurs exécutions. Le gouvernement haïtien doit soutenir et accompagner les Organisations sociales de base (OSB) en évaluant leur niveau de formation et leur capacité en vue de leur renforcement et les donner les moyens d’agir afin de diminuer les pressions qui s’exercent illégalement sur les ressources du Lac. En d’autres mots, freiner les exploitations abusives ne peut se faire en dehors de l’amélioration des conditions de vie socio-économiques de la population locale. Ensuite, contrôler la croissance de la population dans l’aire du Parc National des 3 Baies, en particulier pour la sauvegarde du lac et penser des projets d’écotourisme afin de tirer profit des services écosystémiques de cette importante biodiversité. Finalement, impliquer la population locale dans le ramassage et la lutte contre la pollution des déchets surtout au niveau du lac sont autant d’actions communautaires qui pourraient remonter la pente et préserver ce bijou écologique.

Il est clair qu’aujourd’hui de nombreuses organisations gouvernementales ou non placent cette aire protégée aux coeurs de leurs actions, mais la nécessité d’impliquer les habitants dans les décisions et les actions est conditionnels aux objectifs de conservation et de protection de la zone. A fortiori, la prise de conscience collective et la volonté d’actions de tous les acteurs donneront surement des résultats satisfaisants que nous ne cessons d’espérer chaque fois que l’écotourisme haïtien nous monte à l’esprit.

Nous vivons à l’heure des grandes décisions sur la question de la protection de la biodiversité. Et c’est avec les collectivités que les réponses doivent venir !

Mikerly Mistral Joseph (Étudiant finissant en Agroéconomie et développement durable au CHCL) Assisté par : Macéan Marc Ruben (Étudiant en Master en conservation de la Biodiversité)

Bibliographie :

Aube M. and Caron L, The mangroves of the North Coast of Haiti, Wetlands ecol­ogy and Management 9 , 2008, Page 271-278

Philippe Kramer et al. The Nature Con­servancy, Inventaire écologique de ré­férence pour le Parc Nationale des trois baies en Haïti, 2016, Page 14-25

Roger Perman et al. Natural ressources and environnemental economics, 3th edition, Pearson, 2003, Page 351-373

Le national, l’ Haiti de 2016 et le change­ment climatique [en ligne] le 2016-007- 13, disponible sur le www.lenational.org/ lhaiti-de-2016-changement-climatique

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