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Castro Desroches récidive

08 janvier 2017, 10:19 catégorie: Diaspora16 809 vue(s) A+ / A-

Castro Desroches

 

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Castro Desroches s’est imposé dans le paysage littéraire haïtien. Son premier ouvrage, Les Enfants malades de Papa Doc, est vendu comme de petits pains en Haïti et dans la diaspora. La plume succulente, le regard perspicace, M. Desroches, comme un miroir subtil, utilise le rire pour nous renvoyer, de manière subliminale, le spectacle hideux de notre déchéance collective. Il vient de nous livrer sa dernière « lodyans », « Chronique de la Décadanse du chef suprême. » Il a accordé une interview au bureau Amérique du Nord du journal.

Le National : Qui est Castro Desroches ?

 Castro Desroches : « Ce qu’on dit de soi est toujours poésie. » Si ma mémoire est… fidèle, c’est l’écrivain Jean-Claude Fignolé, mon ancien prof de littérature française, qui nous rappelait cette importante mise en garde d’Ernest Renan. Attention ! Danger ! Tiraillements entre la nécessité légitime de faire connaître son travail et le culte de la personnalité. Le nègre marron en moi répondrait à la question en disant tout simplement : « Je suis un homme qui. Je suis un homme que. Et cetera » Mais, puisqu’il s’agit ici d’une entrevue sérieuse, puisqu’il n’y a pas de route par bois, je vais donc essayer de répondre à la première question de manière cohérente. Pour le reste, je ne sais pas. Tu me suis ?

Je suis né à Port-au-Prince pendant la période explosive du régime de Papa Doc. Mon enfance a été marquée par le climat de violence, de peur, de répression. Je suis donc resté foncièrement anti-duvaliériste et anti-militariste. Adolescent bon chic bon genre, clandestinement rebelle et militant, j’ai eu la chance d’avoir comme professeurs : Frankétienne, Victor Benoît, René et Raymond Philoctète, Roger Gaillard, etc. Après l’école Normale supérieure, j’ai enseigné les sciences sociales à St Louis de Gonzague, au collège Canado-Haïtien et au collège Jean- Price Mars. Je vis aux États-Unis depuis 31 ans en « ex-île » (ce mot génial est du poète Gary Klang). J’enseigne le français à l’université depuis onze ans et j’ai publié deux « lodyans » : Les Enfants malades de Papa Doc (2015), Chronique de la Décadanse du chef suprême (2016). Je prépare une autre « lodyans » pour l’année 2017 avec un personnage haut en couleur : le candidat de la diaspora. J’écris aussi des sketches pour caricatures. J’en ai publié des dizaines sur les réseaux sociaux avec la collaboration de trois jeunes artistes haïtiens : Jerry Boursiquot, Francisco Silva et mon neveu Kevens Desroches.

Castro Desroches

 

LN : Comment êtes-vous arrivé à adopter la « lodyans » comme forme d’expression ?

CD : Je n’écris pas pour passer le temps. Pour moi, la « lodyans » est un genre qui captive l’attention du lecteur au moyen d’une écriture cocasse et subversive. Le calbindage et la « lodyans » font partie intégrante de notre patrimoine. C’est notre manière à nous de gérer la catastrophe nationale, de prendre revanche sur le sort. Le docteur Price Mars n’avait pas tort lorsqu’il disait que le peuple haïtien est un « peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit… » Autrefois, je publiais un peu partout des textes d’analyse politique. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que les lecteurs s’intéressaient davantage à l’aspect hilarant et… loufoque de la politicaillerie haïtienne. J’ai dû donc réinventer mon écriture. Depuis un certain temps, je ne pense qu’à ça… La « lodyans ». La joie de lire et d’éc/ rire. Le délire de la contestation. La jouissance et l’extase du texte. Une « orgie ininterrompue » de mots drôles contre les « animots » malades de la tête.

LN : Voulez-vous être celui qui, après la mort de Maurice Sixto et la semiretraite de Jean-Claude Martineau, aura ressuscité la « lodyans » ?

 CD : Je ne fais pas de résurrections miraculeuses, mais je voudrais apporter ma contribution au rayonnement de la « lodyans » qui est restée surtout au stade de l’oralité. En fait, depuis la mort de Justin Lhérisson en 1907, la « lodyans » a été traitée en parent pauvre dans les lettres haïtiennes. Au cours de mes jeunes années, j’ai été grandement marqué par les sketches de Maurice Sixto et de Jean- Claude Martineau. Je crois qu’il y a aujourd’hui un vide à combler. Personnellement, j’ai rencontré la « lodyans ». Elle m’a fait des yeux doux et je l’ai embrassée avec passion…

LN : Comment expliquezvous le succès fou de votre premier ouvrage Les Enfants malades de Papa Doc ?

CD : Pour interpréter de façon… rationnelle ce succès fou, il faudrait peut-être se référer à ce personnage des Enfants malades de Papa Doc (candidat de son état, mais interné depuis longtemps à l’asile psychiatrique) qui déclarait avec une surprenante lucidité : « Rien de grand et de beau ne se fait sans un grain de folie ! » Il serait superflu d’ajouter que c’est aussi mon… avis et que je le partage à plus de… 50 %. En écrivant Les Enfants malades d

e Papa Doc, j’ai eu l’arrogante prétention de vouloir livrer au public l’une des oeuvres les plus hilarantes de la littérature haïtienne. Rêve fou et mégalomaniaque ? Pas si vite. Ce qui fait peut-être l’originalité de ce livre, c’est la présence constante de l’humour, à chaque paragraphe, du début à la fin. Le lecteur n’a pas à attendre la dixième page pour entrer dans le vif du sujet. L’humour vous prend à la gorge dès la première ligne. Il y a aussi dans cette « lodyans » une quête d’authenticité et d’haïtianité au niveau de la langue.

 LN : Ne trouvez-vous pas qu’en dépit de votre « disclaimer » les personnages de votre dernier roman Chronique de la Décadanse du chef suprême ressemblent curieusement à des gens qui existent ou qui ont existé ?

 CD : Il y a en effet un grand souci de réalisme dans mes lodyans. Je m’inspire beaucoup des politiciens actuels, les « malades », les insensés, les détraqués qui gouvernent ou aspirent à nous gouverner… à vie. Ce sont des caricatures vivantes. Je donne à voir un pays à la dérive, les scènes obscènes, la « décadanse », le triomphe de la médiocratie et de la vulgarité. En Haïti, nous sommes passés de la dictature à la farce, sans vraiment connaître la démocratie. Mais, qu’on le veuille ou non, la réalité dépasse de loin la fiction.

 LN : Comment a été l’accueil réservé à cet ouvrage ?

CD : Ceux qui ont lu les Enfants malades de Papa Doc ont accueilli avec enthousiasme la parution de Chronique de la Décadanse du chef suprême. Ils savent bien à quoi s’attendre. Personnellement, je prends l’humour très au sérieux. Si une page n’est pas assez cocasse à mon sens, je la déchire et la jette immédiatement dans la poubelle de… l’histoire.

LN : Fiction mise à part, quelles sont selon vous les causes réelles de la crise perpétuelle en Haïti ?

CD : À mon avis, l’explication du professeur Martin Munro est la plus directe : il n’existe pas de différence entre les conquistadors espagnols, les colons français et les politiciens haïtiens. Le pays n’a jamais été considéré comme une alma mater, une terre natale qu’il faut chérir, protéger et développer, mais plutôt comme une grande mangeoire où l’on se bat et s’abat, une mine d’argent qu’il faut constamment… piller. À cela, il faut bien sûr ajouter l’influence néfaste des grandes puissances que l’on appelle, pince-sans-rire… « Les pays amis d’Haïti ».

 LN : Quelle contribution voulez-vous apporter à travers vos livres ?

 CD : Je voudrais laisser un témoignage sur ce que j’ai vu et vécu. Écrire le roman de la dictature. Laisser une trace. Avouer que j’ai vécu. Je relis La Famille des Pitite-Caille (1905) de Justin Lhérisson et je me dis que fondamentalement la société haïtienne n’a pas changé. J’ose espérer que dans un demi-siècle, un jeune haïtien lisant Chronique de la Décadanse pourra se dire qu’Haïti n’est plus la même.

 LN : Pensez-vous un jour vous adonner à l’écriture à plein temps ?

 CD : Je présume qu’après la retraite, je vais m’adonner entièrement à l’écriture. Je ne suis pas superstitieux pour un sou, mais ma « wanga nègès » m’a fait savoir récemment que je suis condamné à avoir un grand succès avant ma mort. Faut-il en rire ou en pleurer ? Je ne sais pas vraiment comment interpréter ce mélange… hétéroclite de mots. En attendant le jour J du grand… jackpot littéraire, je suis chanceux d’avoir un poste qui me donne assez de temps pour lire et écrire. C’est le petit prof de français qui assure le « welfare » du plumitif qui bat de l’aile dans le ghetto de la création. Toutefois, je n’écarte aucune possibilité. Qui sait ? Dans dix ans, je pourrais me lancer dans le show-business. Devenir chanteur, maître chanteur. Je pourrais également m’investir dans la production des bananes et des piments, ou même m’adonner à l’élevage des pintades. La seule chose qui me répugnerait vraiment, ce serait de devenir… « patatiste » !

Le National : Dites-nous quelque chose que peu de gens savent de vous.

 Castro Desroches : Je suis devenu écrivain un peu malgré moi. Par nature, je suis un être réservé qui n’aime pas le vedettariat. Lorsque j’étais adolescent, j’ai été frappé par l’assassinat du jeune journaliste Gasner Raymond. À la même époque, Dany Laferrière partait pour le Canada pour échapper aux « oiseaux fous ». L’âge amenant la déraison, je n’ai pas pu résister à la tentation totalitaire de mettre en spectacle la foire des politiciens. C’est quelque chose que je fais avec un plaisir non déguisé, avec la joie de vivre ou de… mou/rire.

Propos recueillis par

 Frandley Denis Julien

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