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Carrefour, cette agglomération aux deux visages

31 mai 2016, 9:02 catégorie: Société4 033 vue(s) A+ / A-

 

L’agronome  Rémy André Junior Charles  nourrissant ses lapins

 

Je ne vis pas avec la mauvaise conscience d’être le seul voyageur qui s’est paré de l’habitude de traverser la ville de Carrefour en aveugle, ou la contourner, par la route des Rails, sans se soucier des drames et des bonheurs qui s’y jouent. Je ne suis pas seul. Heureusement. Ceux qui ont au moins quarante ans parlent de ce qu’ils aiment avec la nostalgie en filigrane. Carrefour, qu’on a connu dans les années quatre-vingt du siècle dernier a grandi à toute vitesse. Et, le bonheur de passer de la plage aux sous-bois des collines verdoyantes, en l’espace de 10 minutes, chronomètre en main, a disparu avec l’aventure insensée qu’on assimile au développement de la zone.

C’est actuellement une grande agglomération déroutante qui abrite des centaines de milliers d’habitants et autant de dérives. Carrefour, route de sortie vers le Sud, toujours encombré, de la capitale, dévoile, ruelle après ruelle, ses malformations et son urbanisme raté.

 

Pourtant, l’expérience m’a appris que voyager n’est que le moyen de se renouveler, se retrouver dans des chemins boueux et tortueux et d’aborder le complexe et l’indéchiffrable, les yeux bien ouverts et les sens en éveil.

 

Le choix d’aller visiter Carrefour et d’y passer la journée pour manger se rapproche de l’histoire de Bouki qui voulait trouver la grotte remplie d’œufs pour la dévaliser. J’ai appris, par un de ces heureux hasards, que les cailles, cette délicieuse volaille si prisée dans deux ou trois supermarchés de Pétion-Ville, étaient produites dans une ferme à Carrefour dans le quartier de Thor. Je me suis rabattu sur ce prétexte pour alerter mes fidèles compagnons de voyage et prendre contact avec l’agronome Rémy André Junior Charles qui n’a pas hésité à nous accueillir et aussi à nous offrir une visite guidée des lieux insoupçonnables de Carrefour.

 

Pour nous rendre à Thor 65, nous avons du pénétrer dans le cœur de Carrefour en logeant la route principale. La circulation étant lente à cause des crevasses, nous nous sommes résignés à jalouser les motocyclettes pétaradant sur la route défoncée qui arrivaient à slalomer sans difficulté entre les véhicules, les piétons et quelques animaux en liberté. C’est surtout la route des fous. Il doit en avoir un posté à chaque cent mètres. Celui qui nous a le plus impressionnés se tenait au milieu de la rue, le visage lacéré de sillons, les deux mains jointes comme dans une prière et le regard exprimant l’horreur tourné vers les véhicules qui défilent lentement.

 

Dans nos voyages, nous sommes habités par le besoin de rapporter des souvenirs, de pouvoir témoigner de l’essentiel. Nous refusons de recevoir le spectacle, puisqu’il en a toujours au moins un, avec les mêmes prédispositions que le touriste effarouché. Nous sommes des enfants qui reçoivent le monde avec ce pouvoir énorme de s’émerveiller à la vue d’un vol inattendu d’oiseau ou d’un pot en plastique abandonné sur la chaussée.

 

On n’a pas besoin de croire aux formules qui frisent le mysticisme ou les clichés débités dans les cafés de commerce pour se rendre compte qu’il est tout à fait possible, grâce à des intentions subversives, de transformer l’incommodité du monde en instruments d’espoir. Pour ce, il faut des femmes et des hommes convaincus que la destinée du monde ne peut plus être le monopole d’abrutis qui agissent derrière le paravent du fonctionnariat — national ou international — ou de l’aide humanitaire. En ce sens, l’agronome Rémy André Junior Charles fait figure de résistant dans le registre particulier d’un homme d’action qui étend chaque jour, et de mieux en mieux, le terrain de ses conquêtes.

 

Le Monde vert et animé, à Thor 65, présente en tout point l’aspect d’une résidence en milieu urbain. Évidemment, il y a la clôture en parpaings de près de 5 m de haut comme une frontière entre la rue animée par les innombrables passants, les étals permanents des marchandes de légumes, de fruits, de sucreries et surtout de vêtements usagés. Il nous a fallu simplement pousser la barrière pour nous convaincre qu’il n’est pas totalement irraisonnable de croire, certains jours, à un monde meilleur.

 

L’agronome, timide, mais fier, nous a reçus dans son royaume : un refuge de 2500 mètres carrés pour des centaines d’espèces animales et végétales. À la faveur des premiers mots échangés, assis sur le muret d’un bassin de poisson et sa fontaine, nous avions compris que le territoire urbain peut aussi se soumettre à de nouvelles identités esthétiques et économiques. Le Monde vert et animé n’est ni plus, ni moins, qu’une ferme d’exploitation sur un espace urbain et réduit. L’endroit abrite des bêtes échappées d’un delirium de type Jurrassic Parc, avec des iguanes en liberté, des tortues aquatiques et terrestres, des boas haïtiens, des caïmans indigènes sans compter les paons, les faisans, les malfinis, les perdrix, les flamants roses, les bécassines, les vautours, et la liste est loin d’être exhaustive. La ferme accueille des groupes pour des visites guidées comme une initiation à la faune et à la flore d’Haïti.

 

Avant tout, le Monde vert et animé est leader du marché national de cailles disposant d’un réseau de ventes qui permet d’écouler près de 2000 œufs par jour ainsi que bêtes abattues y compris des lapins et des cochons d’Inde. À terme, il est prévu de déplacer, en partie, la ferme et transformer l’espace en ferme école spécialisée dans la sensibilisation sur l’environnement insistant sur la connaissance réelle de l’écosystème haïtien.

 

À la ferme du Monde vert et animé où les légumes poussent sur les toits – pour gérer l’espace –, on peut, sur commande, manger sur place, des produits frais. Pour garnir l’attente, nous nous sommes laissé embraquer dans une visite guidée de quelques sites de Carrefour à commencer par la station de captage de Bizoton – un poumon vert menacé — qui alimente en eau une bonne moitie de la commune de Carrefour, Fontamara, Martissant jusqu’à la zone du Champ-de-Mars, le Palais national y compris.

 

À Lamentin, nous nous sommes recueillis devant la dépouille de la mangrove entrainant la disparition de l’habitat du Lamentin, ce mammifère marin mythique en voie d’extinction. À Diquini, cependant, sur la propriété de l’Église adventiste, nous cherchons encore le passage biblique qui a obligé les responsables de la congrégation à transformer un écrin de verdure en déchetterie.

 

Revenus à la ferme le Monde vert et animé pour le plaisir non moins important du repas à la ferme, notre guide agronome s’est transformé en cuisinier d’exception. Après avoir fait dresser la table sur le gazon, sous les regards imperturbables des tortues terrestres et des iguanes en liberté, il nous a catapultés dans un monde de délices avec ses deux mises en bouche à base d’œufs de caille. La première est une brochette d’œufs de caille simplement relevée avec du poivre, du sel et du piment. La seconde, quant à elle, un brin plus élaboré est un kwè-kwè, une friture de pâte moelleuse et goûteuse enrobant un œuf de caille. Pour finir, il nous a servi un lapin de la ferme rôti sur du feu de bois avec un accompagnement d’arbre véritable et d’une salade de crudités. Il est à noter que tous les intrants utilisés avec simplicité et passion sont exclusivement produits dans la ferme.

 

Il est évident que, certains jours, le monde se révèle tellement vaste. Pouvoir partir loin, très loin, rien qu’en parcourant quelques kilomètres nous réconcilie avec la vie et suscite en nous ce besoin de nous remettre à elle. Tout simplement.

 

En Haïti, en milieu urbain aussi, il reste de la place pour cultiver des talents.

 

Jean-Euphèle Milcé

Credit photo : Patrice Dougé

 

 

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