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Le carnaval haïtien, entre l’insouciance et l’euphorie

08 février 2018, 7:59 catégorie: Culture10 880 vue(s) A+ / A-

Il est un fait : le carnaval haïtien est loin d’être compétitif par rapport à certains voisins insulaires de la Caraïbe comme Curaçao, Trinidad et même Cuba. Malgré une certaine volonté des organisateurs d’améliorer son potentiel artistique, le carnaval haïtien demeure un simple exutoire, une bamboche populaire sans concept défini et sans grande valeur marchande dans lequel l’État, déjà si pauvre, investit chaque année des sommes considérables, en toute insouciance.

De 2004 à 2017, les gouvernements haïtiens ont dépensé environ neuf cents millions de gourdes, plus de dix-huit millions de dollars US, dans l’organisation du carnaval. Durant ces treize années, combien de touristes ou d’Haïtiens de la diaspora, le carnaval a-t-il réellement attiré  dans le pays ? Combien d’argent le tourisme carnavalesque a-t-il rapporté à l’économie nationale au cours de ces dix dernières années ? Que représente aujourd’hui l’industrie du carnaval dans le PIB d’Haïti ? Quel est le nombre d’artisans travaillant dans cette industrie ? On ne sait pas. Les décideurs politiques, de même que les opérateurs impliqués, ne disposant  pas de statistiques, n’ont pas de données pour prendre les décisions intelligentes et rationnelles.
Généralement, le budget alloué à l’organisation du carnaval à 
l’échelle nationale est très mal réparti. Pourquoi, par exemple, accorder seulement 7 millions de gourdes, cette année,  à Jacmel reconnu pour avoir le carnaval le plus artistique du pays,  alors que le montant global pour l’ensemble du territoire national est de  186 millions de gourdes ? Pourquoi un carnaval à la Croix des Bouquets, commune où tout est prioritaire, et non pas à Port Salut, par exemple ? Pourquoi un carnaval à Delmas et un autre à moins de cinq kilomètres à Pétion Ville ? Pourquoi le carnaval de l’Indépendance quand Gonaïves aurait tellement à gagner si elle pouvait valoriser et transformer en avantage compétitif cette richesse patrimoniale que représentent Soukri, Souvnans et Badjo ?

Il est donc évident que l’État haïtien ne conçoit pas encore le carnaval comme un vecteur de croissance et de création de richesses ni même comme une industrie où l’on peut créer de la valeur ajoutée à partir de la créativité et du savoir-faire populaires.  C’est vrai que depuis  l’arrivée de l’équipe Tèt kale au pouvoir, on assiste à une certaine volonté de faire du carnaval un vecteur de dynamisation du tourisme local, à travers son nouveau concept de « carnaval national délocalisé ». On assiste aussi à l’implication de plus en plus agressive de quelques opérateurs du secteur privé dans l‘exploitation commerciale du carnaval, que ce soit au niveau de location de stands ou de forfaits touristiques notamment, depuis Cayes 2012, avec le bateau de croisière M/V Adriana de la Tropicana Cruise. Mais là encore, on n’est pas suffisamment informé des retombées financières de ces activités et pour les opérateurs du privé et pour l’État, pouvoir central et pouvoir local.  Qu’est-ce qui est en train de se mettre en place pour que l’État ne soit plus contraint de dépenser dans une manifestation  aux retombées économiques et financières incertaines parce que non susceptibles de se traduire en données chiffrées permettant une réelle évaluation de la manifestation et de ses impacts ? Ce qui est pourtant une nécessité dans le contexte de graves urgences que vit le pays et où le président de la République, Jovenel Moïse, lui-même, vient de reconnaitre, dans l’entretien accordé à Bloomberg, que l’État haïtien ne fait pas toujours une bonne utilisation de l’aide financière accordée au pays par des partenaires de la communauté internationale, les États-Unis en particulier.   

Les mesures structurantes à mettre en œuvre

Il faudrait donc que l’État central se désengage dans le financent et l’organisation du carnaval, pour laisser  aux villes la possibilité de produire, en toute autonomie, leur carnaval dans le cadre d’un partenariat entre pouvoir local (mairie), secteur privé et secteur associatif (associations d’artisans, associations d’intermittents du carnaval, offices et bureaux d’accueil touristiques, etc.). Le gouvernement, à travers les directions départementales des ministères concernés, n’aurait  qu’à fournir un encadrement technique et un support institutionnel aux organisations carnavalesques communales.

De plus,  chaque commune organisatrice devrait présenter au gouvernement son projet de carnaval avec budget indiquant clairement les sources de revenus, les résultats attendus, ainsi que le plan d’action. Le projet devrait être déposé au ministère de la Planification et au ministère des Finances, au plus tard, dix mois avant le carnaval. Le meilleur projet, analysé selon les critères d’impact et de retombées économiques durables, pourrait bénéficier d’une subvention publique ne dépassant pas 25 % du coût total estimé. Le ministère de la Culture, le ministère du Tourisme et celui des Collectivités territoriales devraient travailler en synergie avec les opérateurs du secteur privé et les administrations publiques concernées afin de mettre en place les mécanismes permettant de recueillir, aux fins de vulgarisation, des données statistiques fiables concernant le nombre d’emplois directs et indirects créés dans les filières du carnaval, la quantité de visiteurs dans le pays pendant la saison carnavalesque, le nombre de nuitées passées par les touristes carnavalesques dans le pays et les dépenses effectuées par ces touristes pendant leur séjour.

L’implication directe du gouvernement central dans l’organisation du carnaval est souvent perçue comme un prétexte aux actions de clientélisme, de malversation et de gaspillage. Mais il ne suffit pas que le gouvernement se désengage pour que les problèmes liés au développement du produit carnavalesque soient résolus. Pour transformer le carnaval haïtien, de même que les fêtes patronales, en une véritable industrie génératrice d’emplois et de revenus, il faudrait donc sortir de la logique de l’insouciance et de l’euphorie collective  qui nous aura valu, cette année,  pas moins d’une dizaine de carnavals, de Pétion ville aux Gonaïves,  de Delmas à la Croix-des-Bouquets en passant par Cap-Haïtien, Carrefour et Cité Soleil.

Voltaire Jean

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