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Un bilan des multiples facettes du choléra en Haïti

13 juillet 2016, 9:27 catégorie: Tribune8 275 vue(s) A+ / A-

Compte-rendu de lecture de

Deadly River, de Ralph R. Frerichs

 

Partie I

Par Jean-Marie Bourjolly

 

La maison d’édition Cornell UniversityPress vient de publier Deadly River (Cholera and Cover-Up in Post-Earthquake Haiti) de Ralph R. Frerichs. L’auteur est professeur émérite d’épidémiologie à UCLA. Il raconte l’histoire du choléra en Haïti, de son introduction par les Casques bleus des Nations-Unies en 2010 jusqu’aux efforts déployés en 2014-2015 pour contenir la bactérie sinon pour l’éliminer.

Tout comme l’histoire du choléra dont il rend compte, c’est un livre aux multiples facettes. Un livre, tout d’abord, où la méthode scientifique est à l’honneur. En ce sens, il s’apparente à un roman policier à la manière d’Agatha Christie, un roman où des détectives-épidémiologistes, animés de la passion de comprendre et armés essentiellement de la puissance déductive du raisonnement logique, s’évertuent à reconstituer la trame d’un événement tragique à partir de quelques indices. Ils doivent tout d’abord « salir leurs souliers », c’est-à-dire aller enquêter sur le terrain. Puis, partant des informations ainsi glanées, ils doivent les suivre dans l’espace et dans le temps pour en comprendre l’évolution ; tenter de remonter à la source de l’épidémie, à la recherche du « patient zéro ». Peu importe où mène cette quête.

Mais contrairement à ce que nous persistons tous à présupposer malgré ce qu’enseigne l’expérience – et les démissions récentes à l’Institut Karolinska de Suède où l’on choisit les récipiendaires du prix Nobel de médecine sont là pour nous le rappeler –, non seulement les gens de sciences ne sont pas tous animés par la recherche désintéressée de la vérité, mais encore ils peuvent parfois se comporter avec une malhonnêteté et un cynisme dignes de n’importe quel politicien douteux. Or, des politiciens, il en est question ici également. Le livre raconte donc aussi une autre histoire, une histoire de vilenie et de vilains, où la force fait la loi ; une histoire de manquements à l’éthique, de manipulations de la réalité et de l’opinion, de défense d’intérêts particuliers aux dépens du bien commun, de calculs mesquins et de couardise. En font foi les titres de ces chapitres : furtivité, réalité altérée (dans le sens de falsifiée), secret (dans le sens de dissimulation), obscurcissement (dans le sens de brouillage), la politique avant la science. D’un autre côté, et c’est heureux – cela aide à garder confiance dans le genre humain –, il est aussi question dans ce livre de comportement éthique et de courage ; de résister au plus fort et de parler au pouvoir le langage de la vérité.

 

Cover -up des organisations liées aux Nations-Unies et au gouvernement américain

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS), les Centers for Disease Control (CDC) des États-Unis, l’Organisation panaméricaine de la Santé (PAHO) et le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations-Unies sont des institutions que l’on associe généralement à la vérité scientifique et au soulagement des souffrances humaines. En l’occurrence, elles ont tourné le dos à leur mission et compromis leur intégrité en œuvrant délibérément à orienter les recherches sur de fausses pistes pour les éloigner du camp de la MINUSTAH des Nations-Unies d’où l’épidémie est partie.

Alors que l’on enseigne dans les départements d’épidémiologie que « “trouver la source [d’une épidémie] est de la plus grande urgence” », ce que le Dr Gabriel Thimothé, directeur général du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP), a rappelé dès le départ (p. 22), voilà que ces organisations « déconseillaient fortement d’enquêter sur les origines de la maladie » (p. 33), sous prétexte que cette information « pourrait mettre en danger la sécurité et la stabilité d’Haïti, particulièrement si elle devait être exploitée pour des raisons politiques » (p. 34). Ce faisant, elles se rendaient coupables de la mauvaise action qu’elles accusaient à priori d’autres de vouloir commettre : mettre la politique au-dessus du bien-être, de la santé et des intérêts de la population haïtienne. Sans rien dire de l’arrogance inouïe de prétendre décider à leur place de ce que les Haïtiens devaient ou ne devaient pas savoir sur leur propre sort alors qu’ils étaient des milliers à tomber malades ou à mourir d’une maladie nouvelle dont ils n’avaient pas la moindre idée, contre laquelle ils étaient totalement démunis.

Pourtant, ce n’était pas comme si on était devant une énigme absolue. Il y avait une abondance d’informations concordantes quant à la source de l’épidémie. Les brigades médicales cubaines basées à Mirebalais, dans le département du Centre, ont sonné l’alarme dès le 18 octobre. Des épidémiologistes haïtiens ont été dépêchés dans la zone, du 21 au 24 octobre. Leur enquête les a menés au camp de la MINUSTAH : « l’équipe haïtienne avait voulu vérifier si des soldats étaient malades, mais on ne leur a pas permis de pénétrer dans le Camp Annapurna » (p. 164). Les reportages de Sebastian Walker d’Al Jazeera et de Jonathan Katz de l’Associated Press(27 octobre) et celui de Roberson Alphonse du Nouvelliste (3 novembre) ont documenté le rôle de ce camp dans le déclenchement de l’épidémie. Après s’être sali les souliers dans les départements du Centre et de l’Artibonite, l’épidémiologiste français Renaud Piarroux, envoyé par le gouvernement français à la demande du président Préval, a recueilli un faisceau d’indices pointant vers le camp de la MINUSTAH ; il en a fait part à Edmond Mulet, représentant spécial du secrétaire général des Nations-Unies, qui « n’a pas semblé surpris » (p. 79). On a su très vite qu’une épidémie de choléra avait éclaté à Katmandou peu avant le départ du contingent népalais et que celui-ci est arrivé au camp quelques jours avant l’éclatement de l’épidémie. Selon les analyses de laboratoire, les différents échantillons étudiés révélaient une origine bactérienne commune similaire à des souches présentes en Asie du Sud, y compris au Népal.

Il n’y avait rien à faire. La MINUSTAH a nié en bloc. De son côté, l’OCHA a produit des cartes trompeuses où les communes de l’Artibonite étaient identifiées comme « zone où le choléra a débuté » et deux communes du Centre, proches du camp de la MINUSTAH, comme « zone affectée par le choléra » (p. 70-73). « Avec cette légende erronée, les cartes de l’agence de l’ONU ont adroitement écarté le lecteur de l’hypothèse d’une transmission par des humains, et l’ont écartée des Casques bleus népalais comme source de l’épidémie, pour diriger son attention vers l’hypothèse environnementale liée aux estuaires côtiers du delta de l’Artibonite » (p. 73).

Les CDC, pour leur part, ont utilisé une carte et des données produites par la PAHO, mais en omettant l’information sur la présence du choléra en amont de la rivière, dans le département du Centre, « malgré le fait que la carte de la PAHO indiquait que 1079 cas de choléra avaient été déclarés dans ce département et 28 personnes en étaient mortes » (p. 75). De plus, « toute personne qui étudierait les deux cartes mises en ligne par la PAHO [pour les périodes du 17 au 23 octobre, puis du 24 au 30] conclurait, de manière erronée, que l’épidémie s’était déclarée durant la première semaine avec des milliers de cas dans le département de l’Artibonite et s’était ensuite étendue au département du Centre durant la deuxième semaine » (p. 77).

« Dans son résumé des données du choléra pour 2010, L’OMS a rapporté près de 180 000 cas pour Haïti. Aucun n’a été présenté comme importé. Alors que le Canada et les États-Unis étaient cités comme ayant des cas importés de choléra, il n’y avait aucune mention d’origine pour les cas enregistrés en Haïti […] Les détails sur la source ont été omis du Weekly Epidemiological Record de l’OMS en 2013 alors que les faits scientifiques étaient clairement connus » (p. 194).

 

Participation de journalistes et de revues scientifiques au cover-up

Les Haïtiens sont passés du statut de victimes à celui de méchantes personnes atteintes de « la seconde fièvre du choléra : une envie irrépressible de blâmer », selon le reporter spécialisé en santé du New York Times (p. 88). « Mais, pensait Piarroux, ce que McNeil a appelé une “fièvre”, c’est, en fait, la méthode scientifique » (p. 89). Et il se trouve qu’à peu près au même moment, une épidémie de salmonellose éclatait dans plusieurs États américains. « Une habile enquête des CDC et de la Food and Drug Administration (FDA) en a rapidement trouvé la source […] On n’a monté aucune campagne pour éviter de blâmer. Aucun épidémiologiste n’a demandé aux journalistes de ne pas critiquer le propriétaire de la ferme d’où est partie l’épidémie […] Au lieu de cela, les détectives qui pourchassent les maladies ont bâti une étude de cas illustrant comment l’épidémiologie devrait marcher la main dans la main avec les gouvernements en cas de crise dans le domaine de la santé publique, ne reculant devant rien dans la quête de la vérité » (p. 90).

 

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