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Un bilan des multiples facettes du choléra en Haïti

19 juillet 2016, 9:05 catégorie: Tribune9 127 vue(s) A+ / A-

Compte-rendu de lecture de

Deadly River, de Ralph R. Frerichs

 

Par Jean-Marie Bourjolly

 

FIN

 

Les pires ennemis de la lutte pour éliminer le choléra étaient le laisser-aller et la conviction, basée, consciemment ou non, sur la thèse environnementale, que le choléra était là pour rester et qu’on ne pouvait pas faire mieux que le gérer. Dans les rencontres de Piarroux avec la ministre de la Santé Florence Guillaume et Donald François, le nouveau coordonnateur national de la lutte contre le choléra, il s’est heurté à leur scepticisme, un scepticisme alimenté par les attentes que la ministre avait par rapport au plan de dix ans : « celui-ci allait aider le pays à bâtir des centres de traitement, intégrer la gestion des cas de choléra dans l’activité routinière des hôpitaux et organiser des campagnes de vaccination » (p. 234). La ministre pensait que « le choléra demeurerait endémique en Haïti » ; et « avec un taux de décès d’alors 1 %, François était à l’aise avec l’idée que le choléra était pris en charge adéquatement dans les centres de traitement locaux. Il partageait le point de vue de Guillaume, à savoir que l’élimination immédiate n’était pas un objectif atteignable vu que, selon lui, le Vibrio cholerae était présent dans l’environnement aquatique haïtien. Les plans d’élimination de Piarroux n’avaient aucun sens à ses yeux » (p. 234).

Quant au laisser-aller, il se manifestait de diverses manières, de l’absence d’un épidémiologiste départemental, qui a préféré se rendre à une séance de formation dans un hôtel de la côte pour laquelle il recevait une allocation monétaire plutôt que de se joindre à une enquête sur le terrain, au fait pour des ONG de demander à des villageois pauvres de traiter leur eau sans leur fournir les pastilles de chlore qu’ils n’avaient pas les moyens d’acheter. Un paradoxe troublant : « des milliards de dollars pour un plan national d’élimination du choléra sur dix ans, mais personne ne pouvait trouver les quelques dollars requis pour fournir des pastilles de chlore ou réparer des tuyaux d’alimentation en PVC pour stopper le choléra immédiatement ?! MSF a soulevé la même question […] Malheureusement, l’expérience de ces villageois était la règle et non l’exception «  (p. 236).

 

‘Rapprochement’ ?

 

Le livre de Frerichs se ferme sur un chapitre intitulé Rapprochement. ‘Malgré tout ce qui a été découvert, Piarroux doute que les Nations-Unies reconnaissent un jour que les Casques bleus népalais ont apporté le choléra en Haïti. Une nouvelle narration s’est développée, néanmoins, en arrière de la scène, une narration plus complexe révélée par les actions de l’ONU. Le mot français rapprocher – rendre plus proche – décrit peut-être ce qui a l’apparence d’une nouvelle compréhension, de nouvelles orientations et de nouvelles initiatives de financement’ (p. 243). L’auteur voit un ‘changement d’attitude’ dans le ‘‘pèlerinage nécessaire’’ effectué par Ban Ki-moon dans le département du Centre, où il a parlé du ‘‘devoir moral’ d’aider à arrêter la diffusion plus avant de la maladie’ (p. 244). ‘Pour Piarroux, l’évocation du ‘devoir moral’ par Ban Ki-moon pendant son pèlerinage nécessaire en Haïti en 2014 est un rapprochement en quelque sorte […] Si ce livre aide d’une certaine façon à stimuler les Nation-Unies, d’autres agences internationales et des programmes locaux à s’engager dans une direction commune, un rapprochement peut très bien conduire à une ouverture des cœurs, du porte-monnaie et des mains et ainsi véritablement débarrasser Haïti du fléau du choléra’ (p. 247).

            Toute initiative contribuant à l’élimination du choléra en Haïti serait la bienvenue. Mais il est difficile pour un Haïtien de se satisfaire d’un ‘rapprochement en quelque sorte’. Car, dans leurs rapports avec les puissances extérieures, les Haïtiens ont été trop souvent ignorés dans leur existence même, et ce, tout au cours de leur histoire. C’est une espèce de négation ontologique qui se répète fois après fois et qui les touche au plus profond de leur être. Que cette négation ait été rendue possible ou facilitée à plusieurs reprises par leurs propres dirigeants politiques – le livre de Frerichs lève un coin du voile sur les actions de l’un et rapporte les paroles impudentes d’un autre – ne rend pas la blessure moins vive. Des centaines de milliers de personnes sont tombées malades, des milliers d’entre elles sont mortes. Sans nécessité. Sans ‘raison’ autre que d’avoir été utilisées comme des pions, qu’on a dépouillés de leur humanité, dans des jeux de postures et d’ambitions institutionnelles qui ont été orientés vers le renforcement des relations d’autorité entre des organismes d’aide et une population pauvre et vulnérable en proie à une calamité importée. Une maladie introduite par suite de la grossière négligence des Nations-Unies, venues officiellement pour aider, a grevé les maigres ressources du pays et rendu l’existence de ses habitants un peu plus misérable. Si l’introduction du choléra en Haïti est le résultat d’erreurs graves, mais non intentionnelles – les informations disponibles ne suggèrent pas une volonté délibérée de nuire au départ –, l’obstruction systématique organisée par les Nations-Unies et leurs diverses agences s’apparente à un crime prémédité, parce que des milliers de personnes que l’on aurait pu sauver ont été sacrifiées pour préserver l’image et les intérêts des Nations-Unies. Les gens ont continué à tomber malades et à mourir pendant que l’on niait l’évidence, effaçait les indices reliant l’introduction du choléra à la MINUSTAH et orientait les recherches sur de fausses pistes. On a fait obstruction à la vérité, on a gaspillé en pure perte un temps précieux, ce qui a eu pour effet de rendre plus difficile sinon impossible l’élimination de cette maladie. On a menti effrontément aux Haïtiens. On les a traités comme s’ils étaient des demeurés ou une espèce à part. (En passant, n’est-ce pas le même traitement qu’on leur inflige aujourd’hui quand l’Union européenne prétend que les fraudes massives qui ont marqué les élections de 2015 n’existent pas ou ne sont pas si graves ?) Comme l’a écrit Piarroux avec son collègue B. Faucher, ‘personne n’aurait jamais osé prétendre qu’il n’était pas utile de savoir d’où venait cette épidémie si elle avait éclaté en Europe ou aux États-Unis’. Les Haïtiens sont en droit d’exiger le traitement que les Européens et les Américains auraient eux-mêmes reçu ; ils sont en droit d’exiger le traitement dû à la population de tout pays, puissant ou misérable : qu’on reconnaisse officiellement les torts qu’on lui a causés et qu’on lui présente des excuses sans réserve. C’est la moindre des choses.

 

Je rends hommage ici à deux amis de la vérité à qui les humains de partout, et pas seulement les Haïtiens, doivent beaucoup, tout simplement parce qu’ils ont fait leur travail consciencieusement et ont osé opposer la vérité à la logique du pouvoir : Jonathan M. Katz  et Renaud Piarroux.

 

Jean-Marie Bourjolly, PhD est professeur titulaire de logistique à l’Université du Québec à Montréal.

 

 

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