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Un bilan des multiples facettes du choléra en Haïti

17 juillet 2016, 7:51 catégorie: Tribune8 960 vue(s) A+ / A-

Compte-rendu de lecture de

Deadly River, de Ralph R. Frerichs

 

Partie III, suite de la publication du vendredi 15 au dimanche 17 juillet 2016

 

Par Jean-Marie Bourjolly

 

 

Quand Piarroux a rencontré Préval et Larsen pour leur présenter la preuve recueillie au sujet de l’éclatement de l’épidémie dans les parages du camp népalais, « il était évident que cette information ne leur était pas nouvelle, pensa-t-il. Mais il savait aussi que le président, dans une déclaration publique, avait dit n’avoir pas la moindre idée de la façon dont l’épidémie avait commencé. Était-ce une position officielle, une façade nécessaire pour éviter des ennuis avec les puissantes Nations-Unies ? On était seulement à onze jours des élections. Le président avait évidemment besoin de la MINUSTAH pour maintenir le calme. » (p. 81-82)

            Ricardo Seitenfus a qualifié René Préval de « Florentin des Caraïbes », un compliment à double tranchant. Le caractère tortueux qu’évoque le qualificatif de florentin se manifestera dans le fait qu’il « refusait de parler à la presse au sujet de l’éclosion du choléra et avait interdit à ses ministres et à leurs collaborateurs d’en parler publiquement » dans le même temps qu’il voulait, selon Piarroux, « que le peuple haïtien sache la vérité » (p.85).

C’est ainsi que le rapport dressé par les épidémiologistes haïtiens du MSPP dépêchés à Mirebalais le 21 octobre et gardé sous le boisseau (p. 43) a été transmis à Piarroux de façon anonyme et secrète : « À l’intérieur de l’enveloppe, il y avait le rapport officiel du gouvernement haïtien qui décrivait l’enquête sur l’éclosion initiale de l’épidémie de choléra dans la région de Mirebalais par les équipes médicales et hospitalières du département du Centre et des communes de Mirebalais et de Lascahobas, incluant deux épidémiologistes. Le contenu était monumental. [Piarroux] avait appris de collègues haïtiens qu’un tel rapport existait. Qu’il ne lui ait pas été mis dans les mains auparavant était très éloquent » (p. 113).

Selon Piarroux, « le rapport ne laissait aucun doute quant au point de départ de l’épidémie. Les investigateurs avaient tout fait correctement […] Produit au début de l’épidémie par des officiels de la santé haïtiens, il n’était rien de moins qu’une bombe » (p. 114). Piarroux était convaincu de ce que la fuite du rapport et des premiers résultats de laboratoire s’était faite « sous l’autorité du président Préval, agissant à travers le ministre de la Santé Alex Larsen » (p. 119). C’était la seule explication sensée à ses yeux.

 

L’immunité, dernière carte des Nations-Unies

Initiée par quelques journalistes et scientifiques isolés, la résistance au cover-up s’est faite de plus en plus forte. Dans un article mettant l’accent sur l’importance de savoir comment l’épidémie a commencé en Haïti, Marie-Pierre Allié, présidente de Médecins sans Frontières (MSF) en France, s’en prend à « l’hypocrisie » des CDC. Elle rend compte des deux hypothèses sur la source de l’épidémie et insiste pour que « la priorité soit donnée “à la confirmation ou au rejet de l’une ou de l’autre par une équipe multidisciplinaire indépendante” ». Elle réclame aussi la transparence (p. 162).

            En mars 2012, Deborah Sontag du New York Times (NYT) cite Piarroux ainsi que Paul Keim, « “généticien microbien dont le laboratoire a déterminé que les souches népalaises et haïtiennes étaient virtuellement identiques” ». Elle écrit, « dans un article de fond », que l’épidémie a été introduite par les Casques bleus népalais (p. 199). Les Nations-Unies, s’abritant derrière les conclusions du panel « indépendant », ne cèdent pas un pouce. Mais deux des membres du panel, Balakrish Nair et Daniele Lantagne, abandonnent « le monolithe des Nations-Unies – publiquement » (p. 199). Les Nations-Unies ne veulent commenter ni l’article du NYT ni le changement de position de Nair et Lantagne. Quand leur porte-parole est interrogé à ce sujet, il répond : « “Pas d’autres questions ?” » (p. 200). Dans son article, Sontag cite deux avocats du Bureau des avocats internationaux selon qui les Nations-Unies ont le choix entre « “se hausser à la hauteur des circonstances […] ou […] démontrer qu’une fois de plus en Haïti, ‘la force fait la loi’” » (p. 200)

            Le Wall Street Journal et le Huffington Post publient chacun un texte à propos de Baseball in the Time of Cholera, présenté au Tribeca Film Festival de New York, un film produit pour « “‘mettre un visage sur l’épidémie’” » et « participer à la campagne naissante de pression sur les Nations-Unies » (p. 201).

            En avril, The Economist publie un éditorial dans lequel « il réprimande sévèrement l’ONU pour ses esquives quant à sa responsabilité » (p. 201). L’hebdomadaire rappelle qu’il avait été prévu de mettre sur pied un tribunal spécial pour entendre les désaccords avec le gouvernement haïtien, que ceci n’avait pas encore été fait, et que les avocats des victimes « menaçaient de contester l’immunité des Nations-Unies devant les tribunaux haïtiens »  (p. 201). Malheureusement, on aurait pu faire valoir à la rédaction de The Economist qu’il y avait peu de chance qu’un tel tribunal vît le jour puisque, peu importe le président, le gouvernement haïtien avait choisi de taire tout désaccord avec les Nations-Unies, notamment en occultant le rapport préparé par ses services sur l’origine de l’épidémie. De plus, quel espoir pouvait-on mettre dans la justice haïtienne alors qu’elle s’était révélée incapable ou peu désireuse de procéder contre l’ancien président à vie Jean-Claude Duvalier, dont les crimes contre l’humanité étaient bien documentés ? En fait, même les biens, produits de ses rapines, qu’on avait confisqués lui avaient été restitués.

            En mai, le NYT prend position dans un éditorial : « “Les Nations-Unies portent une lourde responsabilité dans l’éclosion de l’épidémie : leurs Casques bleus ont introduit la maladie à travers des fuites d’eaux usées provenant d’un de leurs camps” » (p. 201).

            Frerichs conclut que « les Nations-Unies étaient en train de perdre la bataille pour garder les leaders d’opinion dans leur camp » (p. 201). Mais Colwell, Cravioto et d’autres tenants de la thèse environnementale « préparaient une nouvelle offensive » (p. 202). Ils font paraître un article en juin 2012 : « Colwell, l’auteur qui a soumis l’article, a utilisé ses liens étroits et son prestige dans le milieu académique pour que l’article soit accepté comme “communication libre”, ce qui lui a permis de choisir les deux lecteurs critiques plutôt que d’avoir des examinateurs anonymes choisis par le responsable de la publication – la norme pour les journaux scientifiques » (p. 202).

Ils se basent sur la présence de souches de Vibrio cholerae connues pour être bénignes – capables de causer la diarrhée, mais pas de causer une épidémie – pour affirmer que le rôle de celles-ci, « “de concert ou non avec la souche O1 [introduite par la MINUSTAH, une des deux souches qui provoquent les épidémies], ne peut pas être écarté” ». Une façon détournée, mais lamentable, pour essayer de faire une petite place à la thèse environnementale sans apporter le moindre début de preuve quant à son rôle présumé. C’est comme un avocat qui, renonçant à présenter des éléments innocentant son client, chercherait à créer un doute dans l’esprit du jury. Tactique légitime dans une cour civile ou criminelle, mais qui n’a pas sa place dans un tribunal scientifique. En un combat d’arrière-garde, « ils semblaient accepter que la bactérie mortelle eût été importée par des “visiteurs venant d’ailleurs”, mais n’étaient pas convaincus de ce que ces visiteurs étaient des soldats népalais des Nations-Unies » (p. 204).

Cet article n’est pas passé comme une lettre à la poste. L’équipe de Piarroux lui a apporté la réplique, de même que celle de John Mekalanos de Harvard (p. 205). Kai Kupferschmidt du magazine Science « n’était pas satisfait de ce que Colwell et Sack avaient à dire » (p. 207). En réponse aux questions pointues de Richard Knox, de National Public Radio (NPR), Colwell a émis sa théorie de la « tempête parfaite » selon laquelle l’épidémie serait due au tremblement de terre qui aurait augmenté l’alcalinité des eaux de l’Artibonite, joint à une température anormalement élevée pendant l’été 2010 et au passage de l’ouragan Tomas (p. 207). Tout cela, sans apporter l’ombre d’une preuve pour étayer ses dires, et sans compter, comme on l’a dit, que Tomas est arrivé après coup.

            Il ne restera plus aux Nations-Unies qu’à s’abriter derrière l’argument de leur immunité, ce que Ban Ki-moon communiquera officiellement au président Martelly en février 2013 (p. 215). Martelly, tout comme son prédécesseur, ne voudra pas défier les Nations-Unies, auxquelles il devait d’ailleurs d’être président. Le témoignage de Ricardo Seitenfus, ancien représentant de l’Organisation des États américains (OEA) en Haïti, de même que les courriels adressés par Cheryl Mills à Hillary Clinton pour l’informer de ce qui se passait en Haïti sont très éloquents quant au rôle joué par Edmond Mulet, chef de la MINUSTAH – et par les représentants des puissances qui, derrière le label de Core Group, font la pluie et le beau temps en Haïti – dans la manipulation des résultats des élections de 2010.

 

Jean-Marie Bourjolly, PhD est professeur titulaire de logistique à l’Université du Québec à Montréal.

 

 

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