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Un bilan des multiples facettes du choléra en Haïti

14 juillet 2016, 9:03 catégorie: Tribune7 370 vue(s) A+ / A-

Compte-rendu de lecture de

Deadly River, de Ralph R. Frerichs

 

Partie II, suite de la publication du jeudi 14 juillet 2016

 

Par Jean-Marie Bourjolly

 

 

En janvier 2011, la prestigieuse revue médicale The Lancet rejetait sommairement l’article de Piarroux et de son équipe haïtiano-française dans laquelle ils rapportaient les informations recueillies sur le terrain et établissaient des liens avec le camp de la MINUSTAH. Peu de temps auparavant, cette revue avait publié un commentaire mentionnant « “des spéculations” au sujet des Casques bleus de l’ONU », hypothèse vite rejetée. « Cela allait comme un gant avec l’éditorial de Lancet Infectious Diseases [une revue sœur] au sujet du blâme “qui n’aide pas” » (p. 159), dans laquelle, en plus, on déclarait cyniquement et avec une désinvolture inqualifiable que la recherche de la source était « une question de curiosité scientifique pour le futur ».

 

Les controverses, moteur de la science, mais source, ici, d’entêtement et d’aveuglement volontaire. La science se développe à partir d’hypothèses et de théories, parfois irréconciliables, qu’il s’agit de confirmer ou d’infirmer par des expériences et l’analyse de données objectives. Trois hypothèses étaient envisagées pour expliquer l’origine du choléra en Haïti (p. 162) : la bactérie aurait été charriée par le Gulf Stream à partir du golfe du Mexique comme conséquence du tremblement de terre ; une souche bénigne déjà présente en Haïti dans les eaux côtières aurait muté en une souche agressive ; la bactérie aurait été introduite par des humains qui en étaient infectés.

            L’hypothèse environnementale de bactéries locales présentes sous une forme bénigne dans les estuaires un peu partout dans le monde, mais susceptibles d’évoluer et de provoquer des épidémies de choléra, était défendue par Rita Colwell, une scientifique de renom qui en avait fait la pierre angulaire de sa carrière. Dans le cas d’Haïti, l’hypothèse de Colwell était a priori aussi légitime qu’une autre. Il restait, cependant, comme pour toute hypothèse, à la valider.

Le danger qui guette ceux qui ont basé une immense carrière scientifique sur une théorie est de devenir aveugle à tout autre point de vue. Au lieu de chercher sans idée préconçue une explication à une réalité nouvelle, ils peuvent en venir à vouloir faire entrer celle-ci de force dans un moule préétabli. Et tant pis pour les faits, qui deviennent alors de simples détails que l’on peut réarranger comme on veut. Avec le recul, il est devenu clair que Colwell a succombé à cette forme d’aveuglement volontaire qui l’a amenée à nier l’évidence et à énoncer la théorie farfelue de la « tempête parfaite » dans laquelle, entre autres inexactitudes et affirmations gratuites, l’ouragan Tomas joue le rôle de déclencheur alors qu’il est survenu après le déclenchement de l’épidémie.  

            Mais en 2010, Colwell était ce qu’un commentateur a appelé un titan, qui savait a priori que la source de l’épidémie ne pouvait provenir que du delta de l’Artibonite et s’opposait vigoureusement à toute mise en cause de la MINUSTAH et des Casques bleus népalais. Elle en avait sans doute la conviction, mais il y allait aussi de ses intérêts parce qu’une introduction humaine de la bactérie rendrait sa théorie environnementale moins universelle.

            La réalité géographique allait littéralement apporter de l’eau au moulin des tenants de la thèse environnementale et au moulin de tous ceux qui cherchaient à occulter le rôle de la MINUSTAH. La contamination d’un affluent du fleuve Artibonite passant près du camp de la MINUSTAH dans le département du Centre va se répandre en aval, au fil de l’eau. Celle-ci, une fois arrivée au delta (à forte densité de population), va se diviser en une multitude de canaux irriguant les rizières. En l’espace de deux ou trois jours, cela résultera en une explosion exponentielle du nombre de cas de choléra. Omettez, sciemment ou par inadvertance, les cas apparus dans le Centre entre le 14 et le 18 octobre, et vous avez effectivement une épidémie qui semble avoir éclaté à partir du 20 octobre dans le delta de l’Artibonite, conformément à ce que prédit la thèse de Colwell. D’où les manipulations des cartes de l’épidémie rapportées plus haut.

Les scientifiques et journalistes qui suivront la piste indiquée par l’histoire complète et non tronquée de l’épidémie et les scientifiques qui prouveront, en comparant leur génome, que les souches trouvées en Haïti et au Népal étaient « virtuellement identiques » auront affaire à une formidable coalition formée de scientifiques de renom regroupés autour de Colwell, d’organisations relevant des Nations-Unies et des États-Unis, et de militants coalisés contre le réchauffement climatique et ses effets dévastateurs pour la planète. La bonne foi de certains sera trompée par l’aura de Colwell et l’autorité qu’elle projetait. Une autorité passablement compromise par les libertés qu’elle et certains de ses collègues prendront avec l’intégrité académique, telle cette carte de l’OCHA dont la modification « pour un usage différent et sans attribution de source », dans un article cosigné avec Alejandro Cravioto et d’autres, laisse planer la question d’un possible « lien entre les zones ravagées par le tremblement de terre et l’épidémie ». L’existence d’un tel lien « collerait bien avec le premier facteur de la théorie de la tempête parfaite de Colwell » (p. 210-213).

 

Contribution au cover-up du soi-disant « panel d’experts indépendants » des Nations-Unies

Sentant la soupe chaude, Ban Ki-moon décide de mettre sur pied un « panel d’experts indépendants », sous la direction d’Alejandro Cravioto, dont les membres ont été choisis en collaboration avec l’OMS, une « institution spécialisée » des Nations-Unies. Trois d’entre eux, les plus expérimentés, entretenaient des liens étroits avec les ténors de la théorie environnementale qu’étaient Colwell et David Sack. Ils avaient tous les trois publié avec Colwell, et deux d’entre eux avec Sack. Malgré tout, « les Nations-Unies ne semblaient pas penser que les membres du panel formaient un front suffisamment uni. Elles leur ont adjoint Sack comme consultant […] Le même David Sack qui, à la fin de novembre, sans avoir passé une seule minute sur place à enquêter sur le choléra en Haïti, avait déclaré : “Vibriocholerae, la bactérie responsable du choléra, a peut-être été dormante dans l’eau jusqu’à ce que les conditions reliées au climat l’ont amenée à se multiplier suffisamment pour constituer une dose infectieuse, quand ingérée par des humains” » (p. 161).

            Le panel a rejeté la conclusion de Piarroux quant à l’importation du choléra par un soldat de la MINUSTAH, mais n’a pas pu endosser la conclusion environnementale de Sack : la ficelle eût été trop grosse. Il a attribué l’introduction de la bactérie à une « contamination de la rivière Méyè [qui passe juste à côté du camp de la MINUSTAH], un affluent du fleuve Artibonite, par une souche pathogène de Vibriocholerae d’un type présent actuellement en Asie du Sud, comme résultat d’une activité humaine ». Les Nations-Unies coupables de négligence criminelle ayant entraîné la mort ? Non. Le panel « indépendant » les exonère explicitement et totalement malgré tout. Le coupable ? Un « concours de circonstances ». En fait, « le blâme revenait aux Haïtiens eux-mêmes, à leur environnement sanitaire et à leurs fournisseurs de soins médicaux » (p. 190). 

            Les membres du panel réviseront progressivement leur position au fil du temps tout en maintenant une certaine ambiguïté, disant une chose aux médias et une autre dans leurs publications scientifiques (p. 213-214). Trop tard, de toute façon. Le tort qu’ils ont causé aux Haïtiens était irrémédiable. Les Nations-Unies s’accrocheront pendant longtemps à l’exonération prononcée par eux.

 

Participation des autorités haïtiennes au cover-up

Alors qu’il était en visite à Washington, l’archevêque Louis Kébreau, président de la Conférence des évêques haïtiens, a déclaré : « “Le problème vient de ce que le gouvernement sait que [l’épidémie de choléra] provient du Népal”, a dit l’archevêque. “Mais le gouvernement n’a pas le courage de le dire ouvertement…. Les gens réagissent… parce que le gouvernement n’a pas agi”. “La vérité et la transparence résoudraient beaucoup de difficultés”, a conclu Kébreau. » (p. 160)

            Frerichs rapporte en effet que « visitant Mirebalais deux jours après que le choléra eut été officiellement signalé, accompagné du ministre de la Santé Alex Larsen et de plusieurs autres officiels [le président Préval] a dit dans une interview à la radio que l’épidémie était importée, mais qu’il ne voulait pas d’enquête sur son origine. Il serait “irresponsable et dangereux” d’identifier un pays comme source de l’épidémie, dit-il – choisissant des mots qui ont surpris les épidémiologistes de la DELR [Direction d’Épidémiologie, de Laboratoire et de Recherches] et probablement d’autres. » (p. 35)

            Le livre de Frerichs est centré autour de l’action de Piarroux, qui a œuvré en étroite collaboration avec l’auteur. Selon Piarroux, « le président Préval et d’autres haut placés connaissaient sûrement la vérité au sujet de l’origine du choléra […] Pourtant, son gouvernement était silencieux […] Il ne comprenait pas pourquoi, alors que l’onde de la mort s’étendait sur Haïti, les principaux leaders politiques ne disaient rien publiquement au sujet de son origine » (p. 78).

Jean-Marie Bourjolly, PhD est professeur titulaire de logistique à l’Université du Québec à Montréal.

 

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