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« Bèl mache » en flammes: vers qui se tourner quand nos dirigeants sont sourds?

13 juillet 2018, 7:13 catégorie: Actualité, Dernière Heure12 053 vue(s) A+ / A-

Un nouvel incendie a éclaté à « Bèl Mache », une section du Marché Hyppolyte, surnommé « Marché en fer », à Port-au-Prince, ce 13 juillet. Le quatrième en six mois, aucun coupable condamné et un processus de dédommagement inachevé. En quelques minutes, des dizaines de milliers de dollars américains de marchandises ont été réduites en cendres. Les efforts  et sacrifices de plusieurs années de vie également. Les sinistrés, aux abois, sont partagés entre la rage, l’amertume et la douleur.

Marché « Guérite », « Croix-des-Bossales », ou « Marché Hyppolyte ». Difficile d’identifier formellement cet espace commercial public où aucune norme de sécurité ni de protection n’est respectée. Ici, tout et tous s’entassent pêle-mêle, entre les immondices, les flaques d’eaux boueuses, nauséabondes, et les rongeurs. Ce lieu lugubre accueille pourtant plusieurs centaines de grossistes, détaillantes et détaillants, au quotidien, pour faire bouger des sommes importantes d’argent.

De cette catégorie, on ne parle que rarement dans certains médias. Sauf, lorsque des drames surviennent dans ces corridors où il n’existe aucun bloc sanitaire, aucune infirmerie, aucun système de détection d’incendie et de collecte de détritus.

En plein midi, la fumée noire, épaisse, s’est élevée au-delà des parasols multicolores et des tentes qui plantent le décor habituel, faisant place à des flammes affamées, ravageant tout sur leur passage. « Anmwey! Yo kase ponyèt mwen mezanmi. M pap kapab », pleure une commerçante, inconsolable, réalisant à peine qu’elle n’a rien pu sauver des flammes. Son tréteau, son stock de marchandises, ses échantillons étalés pour attirer les clients, sa chaise et son porte-monnaie, … tout a été consumé par le feu, qui s’est pourtant déclaré en plein jour. Elle n’est pas la seule. Sa commère, la mort dans l’âme, se pince le bras pour voir si elle ne rêve pas. « Sa m pral fè ak timoun mwen yo? Se men si Dye vle wi lekòl ap ouvè! Pa menm gen moun ki pral di anyen pou nou, mezanmi », enchaine-t-elle, le regard livide.

Affolés, des témoins cherchent un moyen de limiter les dégâts. Sauts d’eau en main, acheteurs, vendeurs, démarcheurs, se démêlent pour maitriser les flammes. Les sapeurs-pompiers de Port-au-Prince se font attendre. Les appels à l’aide fusent de partout. Ce seront finalement les sapeurs-pompiers de la commune de Delmas qui répondront au SOS. Le pire est évité de justesse.

Ce scénario est quasi identique aux trois autres auxquels nous avons assisté les 12, 18 février et 11 juin 2018. Quatre incendies de marchés publics en l’espace de six mois, dans une seule ville. Quatre drames qui mettent à genoux des milliers de grossistes et détaillants du secteur informel, qui bravent toutes sortes de difficultés pour gagner leur vie et assurer le lendemain de leurs enfants.

Les trois derniers incendies soulignés, sans parler des nombreux autres qui ont ravagé ces centres commerciaux antérieurement, n’ont pas incité les responsables gouvernementaux à mettre en place un plan de réponse adapté à ce type d’urgences. Les parlementaires, sénateurs et députés, chargés d’exercer un contrôle sur l’Exécutif, qui avaient d’ailleurs convoqué le Conseil supérieur de la police nationale au lendemain des incendies de février 2018, n’avaient rien exigé de concret pour éviter que ces actes se répètent.

Sans gêne, ils ont poursuivi leur route, jouissant de tous les privilèges possibles, même de ceux qui ne relèvent pas de leurs fonctions, oubliant les promesses de dédommagement et d’accompagnement faites aux sinistrés. Pour l’instant, les fonds manquent pour moderniser ces marchés publics, avait insinué comprendre le chef de la Primature. Mais l’on constate qu’ils sont disponibles pour acheter la bonne grâce des parlementaires de la majorité et pour récompenser le zèle de certains délégués de ville. L’on devra attendre le prochain budget national, dans lequel aucun plan de secours concret ne sera prévu. Ce ne sera une surprise pour personne puisque l’état semble ne pas avoir les mêmes responsabilités envers toutes les couches sociales du pays.

Le Chef du gouvernement avait expliqué, lors de cette rencontre avec les sénateurs sur la question, que ces commerçants du secteur informel représentent la pierre angulaire de l’économie nationale. Terme qui, ici, signifie « élément fondamental ». Osons croire que le Premier ministre Lafontant s’était trompé de discours ce jour-là. Car cette « pierre angulaire » est continuellement ignorée, méprisée, abandonnée dans la crasse, n’étant reconnue comme telle que pour sa large contribution à l’assiette fiscale du pays ou à lors des campagnes électorales.

Face à la furie des flammes, des témoins opinent sur les causes du sinistre. Certains accusent une main criminelle, notamment dans le contexte postémeutes contre l’ajustement des prix à la pompe il y a à peine cinq jours. D’autres rapportent que ce sont des immondices qu’on brulait à l’air libre qui seraient à l’origine de l’incendie.

Dans ce dernier cas, le vent serait le principal responsable. Le vent qu’on ne peut ni voir ni toucher. Cela peut paraitre absurde, mais cette fois, au moins, nous aurions identifié un suspect. Les victimes comprendraient qu’il ne sera pas nécessaire de parler d’impunité dans ce cas précis si les autorités judiciaires ne parviennent jamais à juger, voire condamner ce coupable.

 

Michella Louis

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