Accueil » Société » Tous beaux ou presque dans le mauvais temps

Tous beaux ou presque dans le mauvais temps

25 octobre 2016, 10:41 catégorie: Société4 095 vue(s) A+ / A-

Le bar-terrasse Debarcadère, Petit-Goâve. | Photo : Patrice Dougé

Phédris Allen, gestionnaire de l’Hotel Fort-Royal. | Photo : Patrice Dougé

 

Le cyclone Matthew s’en est allé, laissant derrière lui de profonds sillons, des maladresses d’État, des bruits de bottes et une quantité effroyable de paroles expertes allant de l’évangile à la littérature, en passant par le débat politique. Pour le pays, pour le show et pour le principe.

Pour nos voyages, nous avions pris l’heureuse habitude de nous appuyer sur les écrivains forgeurs de parcours et raconteurs de ces routes qui nous traversent par beau et mauvais temps. Il va de soi qu’en temps de catastrophe, tout le monde (journalistes, notables, pêcheurs, humanitaires, instituteurs, commerçants, politiciens) écrit comme si l’expérience de la peur, du tragique ne peut être traversée ou vécue qu’accroché à l’écriture. L’arme de la fin des temps.

“Je suis belle dans le mauvais temps”, écrivait Emmelie Prophète en 1999. Depuis nous avons expérimenté Jeanne, la perte de la souveraineté, le racisme par le pouvoir du portemonnaie humanitaire dans les bars de Pétion-Ville, le tremblement de terre, le choléra, les nationalités discutables, le banditisme banalisé, le cyclone Matthew, etc.

 Il faut être écrivain pour être beau dans la traversée, plus qu’un franchissement, de situations périlleuses. Est-ce un pied de nez à la mort qui peut-être provoquée quand la catastrophe se matérialise ? Est-ce une manière heureuse de vivre la désintégration de son environnement ? La littérature porte cette réputation à ne se renouveler qu’à partir des lambeaux de corps, d’histoires et d’espoirs soigneusement collectés et réhabilités.

Associé au cyclone Matthew, ce vers d’Emmelie qui date, comme dans un accord préalable entre écrivains dans une célébration surprenante de la beauté dans le mauvais temps. Chez les écrivains, la catastrophe sait aussi engendrer le besoin poétique, presque thérapeutique, de ne pas sombrer. De s’accrocher à la nécessité de dire, d’écrire, de résister, de provoquer.

Pour préparer notre déplacement, à commencer par choisir une destination, mes compagnons de voyage et moi avons suivi le gros fil de la beauté dans le mauvais temps ressorti par Rodney Saint-Eloi dans sa dernière déclaration poétique : « Soyons beaux dans le mauvais temps » et par une phrase postée sur les réseaux sociaux par Mitsuka Célestin, écrivain d’à peine 18 ans de Petit-Goâve. Le lundi soir, quelques heures avant le grand impact du cyclone Matthew, profitant des ultimes instants de fonctionnement de sa connexion internet et couvrant les appels à la population pour se réfugier dans des endroits sûrs, elle a posté : « J’ai toujours aimé les saisons cycloniques. J’habite au bord de la mer, et il y a une rivière tout près. »

Pour Mitsuka, heureuse et belle dans le mauvais temps – elle est, depuis, finaliste sur la dernière liste du Prix des jeunes auteurs francophones —, nous avons repris, sous une furieuse pluie matinale, la route connue de Petit- Goâve et bien décidés de traverser le pont effondré de toutes les discordes.

 Sur place, nous avons évité de rencontrer le maire principal, nous imaginant sa douleur de nous faire visiter sa ville à genoux – dans une moindre mesure que les villes du Sud —, et de nous guider dans les labyrinthes de la gestion de l’urgence post-cyclonique. Comme il sied par temps menaçant, nous avons investi un lieu ami, le Fort-Royal, une mise en espace confortable d’un hôtel d’une trentaine de chambres avec terrain de sport et piscine sur une grande propriété plantée d’arbres fruitiers dont une vingtaine de variétés de manguiers. Nous adorons cet hôtel parce qu’il fait un clin d’oeil intéressé au fort Royal laissé à l’abandon au milieu d’une cocoteraie à quelques kilomètres de là. Il est vrai que la ville de Petit-Goâve reste fière de son passé impérial et très guindé. D’ailleurs, nous avons tous connu un autre hôtel de la ville, d’un très bon standing, dont il n’est resté que des amas de briques après le passage du séisme du 12 janvier 2010.

Nous adorons l’hôtel Fort-Royal parce que Hugo Allen, le propriétaire est un amoureux fou de la région des Palmes. Fils d’un notable de la ville qui a été directeur d’école et maire, il était convenu entre sa famille et lui qu’il devait tracer son avenir loin de sa ville de naissance. Après des études et  un début de carrière dans la diplomatie (conseiller à l’ambassade d’Haïti au Pérou), il a renié ses engagements pris le jour de l’enterrement de son père. Ainsi, il a fait l’acquisition de la propriété et trouvé les ressources nécessaires à la construction de son hôtel, le meilleur de toute la région des Palmes.

L’établissement, vieux d’une quinzaine d’années, s’est déjà imposé comme un lieu d’accueil paisible et chaleureux. Il reçoit nombre de soirées poétiques – Petit-Goâve a un vivrier étonnant de jeunes poètes – sur la terrasse dallée de grosses pierres noires entourant une piscine dont le fond est peint des armoiries de la ville.

Par ce dimanche gris, Hugo nous a confié à son fils Phédris parce qu’il voulait le mettre à l’épreuve avec des clients à la fois curieux et exigeants. Direction : Le Débarcadère, un bar-terrasse au-dessus des vagues, dernière création d’Hugo. Avec son gouvernail et accroché à la falaise avec des blocs de pierres taillées, Le Débarcadère offre tout ce qui peut vous mener en bateau. Nous avons cédé, sans effort, à l’invitation de prendre l’apéritif sur place. De la bière, du rhum sour et un filet de poisson préparé sous nos yeux sur le gril encastré à même le bar.

Il était passé midi quand le capitaine, heureux des premiers rayons de soleil de la journée, est venu nous aider à enfiler nos gilets de sauvetage. Comme l’a chanté Renaud, nous nous sommes laissés prendre par la mer. Nous avons affronté des vagues de rien du tout (pour reprendre les mots de Phédris) pendant un quart d’heure avant de mettre pied à terre et de découvrir le paradis tel qu’il est présenté dans les films et dans les livres les plus accrocheurs.

 Bananier, plage isolée et accessible par mer, est une extravagance de sable fin posée dans une végétation luxuriante. Il y a un village autour. Les enfants se rendent à l’école par la mer et n’ont pas appris à manger des arbres. Ils nous ont raconté plein d’histoires de maitresses d’eau et se disent protégés de tout sauf de la faim des friandises et des cyclones.

Nous avons mangé des langoustes préparées sur la plage. Nous avons profité pour apprendre la technique de cuisson de pêcheurs de Petit- Goâve, mise en valeur par l’équipe de l’Hôtel Fort-Royal.

Dans une grande casserole d’eau bouillante, il faut plonger les langoustes vivantes, les retirer après dix minutes. Puis, couper les langoustes en deux et les assaisonner avec du beurre, de l’ail et du persil. Les passer sur le gril (5 minutes suffisent) et les servir chauds avec une lamelle de citron par portion. En accompagnement, nous nous sommes permis des bananes pesées.

C’est tellement simple et tellement terre à terre, le paradis !

Jean-Euphèle Milcé

 

Plat de langoustes servi sur la plage Bananier. | Photo : Patrice Dougé

 

Comments

comments

scroll to top