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Balade dans les vitrines du parc de Martissant

13 janvier 2016, 10:25 catégorie: Société509 vue(s) A+ / A-

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Le centre culturel Katherine Dunham au Parc de Martissant. / Photo : vaguedufutur.
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Longtemps que la capitale Port-au-Prince a créé sa carte de visite sur l’érosion de son sol,  les immondices de ses rues, les ruines de ses bidonvilles… Et pourtant, il existe encore dans la région métropolitaine un de ces sites naturels qui ne manquent pas de nous émerveiller tant par leur beauté que par leur symbolisme. Exemple : le parc de Martissant.

30 décembre 2015. À Port-au-Prince, l’hiver ne se fait pas sentir. Il est un peu plus de onze heures et fait un soleil complètement fou. Je prends la nationale numéro deux, en direction du parc de Martissant. En longeant le Martissant 23, un sentiment de frayeur m’envahit sachant que j’entre dans une zone qui abrite  des quartiers à réputation de « dangereux » dont Tibois, Delouis, Grand-Ravine, Dantès. Alors, pour  apaiser ma peur, j’ai décidé de faire le court trajet à moto. À mesure qu’on s’y engage, on réalise que ce n’était qu’une fausse alarme. Des commerces, des piétons, des véhicules. Bref,  la vie roule.

Le parc de Martissant est ouvert. Tout vert. Décor qui frappe le visiteur en arrivant, surtout quand on vit dans une capitale quasi dénudée de végétation. C’est un parc naturel à caractère urbain, précise David Derosier, le coordonnateur de Maitrise d’Œuvre urbaine et sociale. Naturel, parce que les animaux et arbres sont mis en valeur. Urbain, pour l’ensemble des infrastructures, dont un centre culturel, une bibliothèque, une médiathèque, un amphithéâtre. Le tout, sur vingt hectares de terres environ, enclos de fer forgé. Ce qui représente vingt-huit fois la superficie d’un terrain de football.

Alors, comment parcourir vingt hectares à pied en une demi-journée ?  Pour me faciliter la tâche, David fait appel à l’un des huit guides du parc. Monsieur Monval, comme on l’appelle. Cheveux gris, taille, pantalon olive, chemise marron estampillée « Garde champêtre », en le voyant arriver lestement dans ses bottes, j’ai eu l’impression d’avoir affaire à un « comandant », au sens créole du terme. Une grande poignée de main, des présentations d’usage, et sa sympathie s’est vite fait remarquer. Si bien qu’il m’ait conseillé : « Tout ce que tu fais, fais-le avec amour ».  Il m’offre généreusement un prospectus du parc, puis nous discutons de l’itinéraire.

Première station : Le Mémorial.  Ici, c’était la résidence d’Albert Mangonès et de sa femme Vonick Mangonès.  « Ensemble, de 1956 à leur mort, ils ont bâti, habité, crée et animé cet espace, cette maison, ce jardin » lit-on sur une gravure apposée délicatement contre une pierre à l’ombre d’un calebassier. Albert Mangonès est ce sculpteur haïtien qui a taillé le nègre marron, ce monument emblématique, érigé au Champs-de-Mars à la mémoire de l’esclavage.

Depuis 2012, ce site est aménagé et établi comme mémorial perpétuel du douloureux séisme 12 janvier 2010. « On ne rentre pas au mémorial le cœur triste », m’avertit monsieur Monval, en montrant un parterre de roses rouges, signe de l’espérance.Je traverse les allées, comme si je pénètre dans un lieu sacré. Ici, chaque pierre à son sens, chaque plante revêt son importance, chaque bestiole cache un secret.  Et à chaque fois, le guide me bavarde des explications que je note avec telle voracité dans mon calepin.

L’air est frais. Le calme est imposant. Entre les gazouillis des oiseaux et le frissonnement des feuilles, cette nature favorise si bien le recueillement, les méditations religieuses, les rencontres amoureuses. Ce jour-là, une jeune fille est assise sur banc en métal, à l’ombre d’un grand flamboyant sans fleur, livres en main. « Je viens ici pour étudier mes leçons.  Parfois j’y viens aussi avec mes amis pour promener. Ici on est à l’aise. » Témoigne-t-elle. Tout juste à quelques pas, à l’ « Espace Caraïbe » deux amoureux s’enlacent timidement sous le Bonnet à l’Évêque. Eux aussi, expriment leur attachement à cet espace qu’ils considèrent à part. « Aujourd’hui, je suis là d’abord pour étudier .Ensuite j’avais petit rendez-vous avec cette demoiselle qui est avec moi. C’est un lieu calme où l’on rencontre des gens de bien »  explique le jeune homme.

Près d’une tombe gravée « Wilhem Johan » qui date d’environ deux centenaires, un vieil homme, cheveux tout blancs, s’étale sur les premières marches de l’escalier conduisant à l’esplanade qui donne une vue sur la mer. Devant lui, des ouvrages épars dont les titres parlent de spiritualité.  Quand je l’interroge sur sa présence ici, dans une voix trainante,  il avance posément les raisons : « D’abord, on a la possibilité de réflexion. Parce qu’en prenant l’initiative d’approfondir certaines connaissances, on doit trouver un lieu qui permet de réfléchir mieux. Deuxièmement, la population haïtienne est tellement perturbée par la vie difficile, les plus démunis cherchent toujours ces genres d’endroit pour se ressaisir. » Cela fait environ un an qu’il fréquente régulièrement ce parc durant ses heures de pause. « Il devrait avoir des milliers de parcs comme ça en Haïti. Cela dit, le ministère de l’Environnement a pour devoir de les créer. Beaucoup d’argents dépensés autrement auraient pu être utilisés pour l’éducation de la jeunesse haïtienne. » Fustige-t-il d’un ton révolté. Au moins, il ne cache pas son sentiment d’impuissance de son passé : « si j’étais dans certaines positions, j’aurai créé ces genres de choses. »

En quittant le Mémorial, nous croisons au passage Exantus Jean-Marry, un jeune ingénieur-agronome qui a conduit une étude sur l’ensemble des animaux du parc. Monsieur Monval me l’introduit et je lui précipitais mes questions. Vingt-cinq espèces d’oiseaux, dont huit appartiennent exclusivement à l’ile d’Haïti. Il les reconnait par leurs noms et par leur plumage. Des tortues, des anolis, des couleuvres, et même les chiens du voisinage rôdent dans le coin. Avec de surcroit plus 192 espèces végétales. « C’est très important pour garder l’équilibre écologique. Parfois il nous arrive de négliger l’interface qui existe entre les différentes ressources naturelles. Or, Il y a une interaction entre les animaux et les arbres. Les animaux ont donc une grande importance pour nous dans le parc », soutient l’agronome.

Puis, nous descendons au centre culturel Katherine Dunham. Cet emplacement est l’ancienne propriété de Katherine Dunham, une anthropologue afro-américaine tombée sous le charme d’Haïti alors qu’elle est entrée au pays en 1935 pour mener des études sur la danse caribéenne. La bibliothèque est faite de quatre grandes tonnelles  avec les toits beiges en spirale qui sont le modèle de l’architecture d’Orient. Dans la cour arrière, pavée de petites  pierres lisses qui crispent sous les pieds, une exposition permanente en photo renseigne sur la vie de Katherine Dunham, aussi prêtresse vodou. Le jardin médicinal, en cascade, est garni de plantes que Monsieur Monval m’explique avec soin les vertus de chacun. Sans oublier l’escalier extérieur dont le milieu est traversé par un cours d’eau. Par en haut, dans une petite terrasse aménagée sont dressés vingt-et-un poteaux représentant les vingt-et-un nations.

Bien entendu, trois autres sites sont au plan d’aménagement du parc auxquels les visiteurs n’ont encore pas accès. L’habitation Leclerc qui garde les vestiges de l’hôtel Leclerc, un hôtel de grand luxe dans la Caraïbe.La résidence de Pauline Leclerc qui logera une école des métiers de l’environnement. Et bientôt, le centre de Ressource communautaire. Selon ce qu’a confié David Dérosier, le parc de Martissant accueille plus de quatre mille visiteurs par mois, en provenance de la région métropolitaine et même des villes de province. Sans compter les visites libres. Il est construit à partir de 2008 par l’État haïtien selon une conception de la Fondasyon Konesans ak Libète (FOKAL) qui détient le contrat de gestion. C’est l’un de ces modèles de projets ambitieux  qui conservent encore la richesse naturelle en misant sur la participation de la communauté. Voilà donc pourquoi l’agronome Exantus déclare tout haut : « Si la Citadelle est la merveille qu’ont accomplie nos ancêtres à leur époque, le parc de Martissant est celle de notre temps. » C’est peut-être un peu osé ?  Une visite, tu en feras ta petite idée.

Obed Lamy

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