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Avons-nous appris les leçons des 6, 7 et 8 juillet 2018 ?

12 septembre 2018, 10:14 catégorie: Tribune22 900 vue(s) A+ / A-

Beaucoup de citoyens n’aiment pas en parler sous prétexte que les émeutes ont sali l’image du pays sur la scène internationale ou ont montré au monde entier que nous ne sommes pas à même de nous gouverner. Donc, il nous faut à chaque instant une force étrangère pour nous conduire sur la voie de la raison et de la gouvernementalité dans la logique foucaldienne. D’autres pensent que les événements du week-end 6, 7 et 8 étaient un prétexte pour mettre à nu un système qui a vécu et qui est en phase d’explosion, c’est-à-dire ils nous ont permis de comprendre que le glas du système social ségrégatif institué contre la majorité nationale a sonné, et qu’il est un impératif de construire un nouvel ordre social.

Le système social d’exclusion institué par les élites dominantes post 17 octobre 1806 n’a pas été sans effet sur l’évolution sociale, économique et politique du pays pendant deux siècles. Les paysans et les masses urbaines ont été relégués au second plan comme de vulgaires gens, comme c’était le cas pour les captifs dans la structure coloniale-esclavagiste. Jean Casimir ne cesse d’expliquer à travers ses différentes publications que le mal d’Haïti a son origine dans le système colonial parce que les élites dominantes n’ont pas pu se démarquer des pratiques discriminatoires existant à Saint-Domingue même pendant les mouvements libertaires. Deux siècles après son indépendance, Haïti n’arrive pas à garantir à sa population l’éducation, la sécurité, la culture, le logement, une protection sociale adéquate. En effet, pour reprendre Alain Gilles, les élites dominantes ont tout fait pour empêcher les masses de devenir acteurs sociaux.

Peut-on continuer dans la même logique ségrégative et le régime d’historicité qui a causé des maux irréparables à une société où les gens n’ont pas accès aux besoins premiers ? Il faut une remise en question urgente des avantages économiques, sociaux et politiques afin de parvenir à l’effondrement de ce système discriminatoire.

En fait, L’État qui a pris naissance en Haïti au lendemain de 1804 continue sur la même lancée coloniale se basant sur des politiques démophagiques. Les élites dominantes ont créé un État marronaire, prédateur, donc un État qui tue ses citoyens. Les gouvernements qui se succèdent ont du mal à adopter des mesures de justice et d’assistance sociale, de protection des plus faibles, de production et de distribution des richesses, d’amélioration des conditions de vie de la population, d’atténuation des tensions sociales de crainte de perdre leur prestige social. À ce sujet écrit Leslie Péan: « Maintenir la grande majorité des Haïtiens dans un état d’abêtissement a été, dès les premiers jours, un défaut de construction du nouvel État. La logique propre du maintien des masses dans l’ignorance empêche de faire oeuvre nouvelle, épuise le pays dans de stériles combats d’arrière-garde dont le mobile réside non pas dans le dévoilement, mais plutôt dans l’occultation.» Dans ces conditions, ils vivent sans espérance d’avenir ; sans horizon d’attente, pour reprendre l’expression de François Hartog cité par Geraldo Saint-Armand dans son ouvrage intitulé: La tyrannie de l’insouciance.

Pendant toute notre existence de peuple, les élites dominantes s’étaient toujours constituées en seules responsables du destin du pays, mais l’ordre social ségrégatif qu’elles ont créé et perpétué les ont poussés à adopter un comportement insouciant, incurieux, à l’égard du bien-être d’autrui. Geraldo Saint-Armand dans la perspective d’Achille Mbembe nous dit que c’était une domination sans responsabilités. Leur enrichissement était leur seule motivation.

Haïti conserve au 21e siècle les attributs d’une société semi-féodale dont les élites se gavent pourtant à longueur de journée de concepts de modernité et d’État de droit, sans trop se soucier de la concordance de leur discours avec l’organisation sociale, les pratiques sociales, politiques et économiques. La politique ne fonctionne que sur le clientélisme et sur la corruption au détriment de ceux qui se sont battus corps et âme contre la méchanceté des colons pendant treize ans. Il faut donc dire que les masses considérées comme non semblables, ne faisaient, ne font pas encore, partie des priorités de la politique menée en Haïti, en termes de conditions d’amélioration de vie de celles-ci.

En effet, l’institutionnalisation de l’insouciance des élites dominantes à l’égard du reste du corps social crée les conditions nécessaires au basculement de ce dernier dans un univers de ressentiments, de colère, d’émotion, d’émeutes et de pillage. Pour reprendre Geraldo Saint-Armand, cet état de fait est devenu un terrain fertile pour le passage à l’acte et la participation des actions collectives, remettant en question, souvent avec violence, l’ordre social ségrégatif. Il faut croire que la réaction violente des citoyens a son origine dans le système social de déni d’humanité institué dans l’Haïti indépendante depuis 214 ans.

À bien analyser le comportement des élites depuis les derniers événements des 6, 7 et 8 on peut, en toute quiétude, dire qu’elles n’ont pas appris les leçons qui y sont liées ou n’ont pas compris que le glas du système néocolonial ségrégatif a sonné et qu’il ne peut plus se reproduire. Au lieu de déconstruire les clivages sociaux et le fossé biséculaire qui sépare les élites dominantes et les masses populaires, ils préfèrent monter des clôtures pour sécuriser leurs entreprises en vue de faire obstacle aux éventuelles fureurs populaires. Pensent-elles pouvoir vivre en paix dans un environnement de misère et de crasse ? Pour mieux caricaturer la situation du pays, celui qui est riche en Haïti l’est pour lui-même, celui qui est pauvre l’est pour lui-même dans la plus parfaite indifférence réciproque.

En dépit des événements des 6, 7 et 8 juillet 2018 qui ont semé la pagaille dans le pays, les autorités semblent accorder davantage d’importance à leur propre agenda plutôt qu’aux besoins pressants de la collectivité. Ils ne voient pas ou ne veulent pas voir la fin du système qui les a engendrés et leur a conféré quasiment toutes les richesses du pays. Les 6, 7 et 8 juillet étaient pour les « sans-part » l’ultime occasion de crier aux élites dominantes leur humanité et leur droit de vivre comme des êtres humains sans qu’ils aient besoin d’entrer en compromission avec les privilégiés d’un système en déliquescence. Ils veulent un État progressiste, responsable, serviteur capable de transformer leur situation d’animalité en situation de bonheur.

Le système ségrégatif institué par le tandem Pétion-Boyer a vécu et ne peut plus se reproduire dans le sens durkheimien. En ce sens, il nous faut donc un système inclusif ayant à sa tête un État intégrateur prenant en compte la situation des marginalisés. Les événements dits tragiques par les partisans du statu quo nous offrent la possibilité de nous mettre autour d’une table pour, d’une part vider nos contentieux historiques et d’autre part, discuter et réfléchir sur un vrai contrat social en vue de parvenir à une société inclusive.

Me Atzer ALCINDOR, Av.

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