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Quel avenir pour la démocratie haïtienne ?

05 janvier 2017, 11:36 catégorie: Tribune11 439 vue(s) A+ / A-

Des élections qui ne finissent pas de provoquer des controverses. Une interminable transition qui a son origine dans l’immaturité de l’ensemble des secteurs politiques et les agendas secrets de groupes d’intérêts puissants. Tels sont les maux dont souffre la jeune démocratie haïtienne.

Une impuissance de l’État qui encourage les méfaits des mafias du foncier qui s’accaparent des terres de particuliers, laisse le champ libre aux règlements de compte à ciel ouvert, paralyse les secteurs vitaux du pays en faveur de politiques nihilistes ou de guerre ouverte entre clans rivaux chevillés à leurs intérêts.

Une fois le peuple mis hors jeu des joutes électorales en témoigne le faible taux de participation, le jeu politique se résume à une bataille rangée entre spécialistes de procédures judiciaires et hommes de main à la solde de commanditaires de l’ombre.

 La récente élection de Jovenel Moïse au terme d’un processus électoral épuisant et éprouvant offrira-t-elle à une nation déchirée et démunie une petite fenêtre d’opportunité ? Ouverture dans laquelle chercheront à s’engouffrer les habituels profiteurs et machinateurs de nos troubles !

 Beaucoup doutent de la capacité du jeune entrepreneur à relever nos interminables défis, puisqu’il serait l’héritier d’un pouvoir ombrageux incapable d’enfanter des grains de lumière. Mais le destin de ce pays dépasse l’amour ou la détestation d’un leader, il concerne l’ensemble d’une communauté aujourd’hui aux abois.

Sans se faire des illusions sur la capacité des structures du pouvoir d’État à se reproduire au fil des gouvernements, il faudra encore une fois profiter du moindre espace pour remobiliser les « indignés » de ce pays en vue de sortir Haïti de l’indignité.

 Le politique censé être un lieu de communication civique a été et demeure tout au cours de notre histoire un facteur aggravant de détérioration du lien social. Aujourd’hui, les questions essentielles quant à l’avenir d’Haïti cèdent la place à des considérations métaphysiques, en relation à une chimérique fatalité historique ou à une banale affaire de fruit défendu ou à célébrer, la banane !

 Si ce genre de trait participe de la symbolique politique du terroir, il ne serait suffire pour engager le pays dans un débat politique engageant l’avenir. Les grandes failles des récents débats électoraux ont été le manque de substance et le peu de connexion entre les hommes politiques et le public.

Le vide théorique alimenté par : la longue crise de l’Université, les postures dogmatiques de certains de nos mandarins se contentant de nous assener des « vérités idéologiques », le bruit et la fureur des ondes hertziennes, achève la désertification du paysage politique haïtien.

 Entretemps la précarité règne souveraine sur tous nos secteurs vitaux. Les élites adossées à une qualité de vie de plus en plus minable vivent dans un réduit de quelque 165 km2 et encore, peu praticable aux heures de pointe. Le reste de la population aux prises avec une croissance annuelle de 1, 7 %, s’enfonce dans une irrésistible pauvreté.

Selon les spécialistes du Group Croissance citant les chiffres de l’Institut Haïtien de Statistique, le Produit intérieur brut a crû de seulement 1.4 %. Le taux d’inflation aux dernières nouvelles a atteint le rythme annuel de 14.2 %. Toutefois les économistes notent avec prudence certaines embellies sur le plan de la gestion du cash management, en dépit des dépenses électorales. Ce qui laisserait supposer que malgré des prévisions de croissance non atteintes, la gestion de nos finances aurait été faite de manière honnête et modérée sous l’administration du Président-fiscaliste qu’est Jocelerme Privert. Et comme on devrait s’y attendre une certaine augmentation de la pression fiscale a été enregistrée si l’on en croit le gouverneur de la Banque Centrale Jean Baden Dubois et l’économiste Pierre Marie Boisson intervenant au micro de Kesner Pharel, dans le magazine économique de Radio Métropole.

Ce sont là des défis qui attendent le nouveau pouvoir qui ne devra pas tarder à lancer les fameux États généraux sectoriels devant aboutir à des consensus minimums pour sortir Haïti du statut d’entité chaotique, ingouvernable. Cela requiert un travail de déminage du terrain politique, ravagé par des rancoeurs accumulées au cours d’une campagne qui a mis les finances et les nerfs à rude épreuve.

Citoyenneté en détresse

Le drame récurrent des papiers d’identité à procurer au citoyen est révélateur de notre panne institutionnelle. Selon des rapports publiés par le groupe de réflexion sur l’État civil en Haïti et repris par Colette Lespinasse dans la revue Rencontre # 32-33 : « On estimerait à environ 40 %, la proportion de la population qui se retrouve avec un état civil non répertorié, ou enregistré dans des conditions illégales ». Il arrive selon l’ancienne directrice du Groupe d’action pour les Rapatriés qu’une personne puisse se retrouver avec trois noms patronymiques écrits différemment. Colette Lespinasse de s’insurger contre le fait qu’une grande partie du pays se trouvait encore en 2016 dans une « sorte d’anonymat civique ».

La paysannerie est la grande victime de cet état de fait. Son statut de « pays en dehors » n’a pas beaucoup changé au fil des années. Perdue dans des hameaux isolés sur un territoire au cadastre flou, la paysannerie continue de payer les frais d’un État structurellement exclusif.

 On se souvient de la confusion créée autour de la carte d’identification nationale lors des récentes élections, beaucoup de votants potentiels se sont plaints de n’avoir pas pu retirer leur carte à temps. Une majorité ne savait pas s’il fallait la faire valider, compte tenu des rumeurs de fausses cartes en circulation.

Voilà donc une question vitale qu’il faudra régler au plus vite si l’on veut éviter que les « enfants de Dessalines et de Pétion » passent un nouveau jour de l’An dans l’anonymat civique.

Structurer nos partis politiques

 La précarité a atteint de plein fouet le système politique haïtien. Nos partis pour des raisons économiques et administratives fonctionnent dans l’informel. Des méthodes de mobilisation héritées du temps des baïonnettes sont encore ce qui caractérise nos campagnes électorales.

Faute de projet politique clair et de culture organisationnelle, les partis politiques sont réduits à des rassemblements de partisans autour d’une personnalité charismatique. Parfois le succès de tel ou tel candidat vient de son investissement hors du champ politique. C’est dire la crise de confiance qui plombe les acteurs politiques, quelle que soit leur bonne volonté.

Le même phénomène caractérise les mouvements conjoncturels autour d’un candidat déclaré, qui deviennent rapidement le lieu d’expression d’ambitions individuelles démesurées. En principe, il incombe aux partis de conduire un débat de société, de traduire les attentes populaires en propositions politiques, en projet collectif. Mais la prédominance de l’informel est un puissant handicap à une implantation effective de ces structures politiques dans la glaise du réel.

 Les mutations de l’espace sociologique haïtien, la crise de confiance dans les institutions, les poussées migratoires sont des problèmes qui déroutent nos cadres politiques qui donnent l’impression d’être tétanisés par l’ampleur des difficultés. Le résultat est la fuite en avant et des luttes sans grandeur rendues dévastatrices par l’affrontement ultime des égos.

 Construire notre démocratie sur les ruines d’un système politique en panne est une nécessité impérieuse. Les menaces verbales et les claquements de fusils zébrant dans la nuit n’ont rien à voir avec le bien commun. Ils ne sont que la reprise d’un fort mauvais scénario qui n’a apporté que tristesse et désolation.

Il est l’heure de se serrer les coudes, de se mettre au travail, de recommencer à construire du lien social. De remplacer la prédominance de l’affectivité par la délibération rationnelle et surtout de respecter les règles du jeu. De comprendre que le vieux système qui enfanta le sous-développement a la capacité de se reproduire, puisqu’il s’est installé confortablement dans nos mentalités.

Roody Edmé

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