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Pour une approche oecuménique des théories de Relations internationales

13 mars 2017, 11:52 catégorie: Tribune15 348 vue(s) A+ / A-

Depuis la consécration des RI comme champ d’études de la science politique en 1919, de nombreuses théories dominantes, comme le néoréalisme, le néolibéralisme et le constructivisme n’ont cessé de proposer des explications concurrentes sur le fonctionnement du système international. Pour David Lake, lorsque ces théories ne privilégient pas des unités d’analyse différentes (individu, groupe, État), elles s’opposent quant aux sources de motivation des acteurs (puissance, richesse, statut). Pourtant, en dépit du fait que ces luttes d’écoles cherchent à assoir l’hégémonie d’un paradigme sur tous les autres, aucune des approches conventionnelles n’est arrivée à offrir une explication complète du fonctionnement du système mondial. Est-ce pourquoi, nous préférons plaider pour une approche plus « oecuménique » et moins « canonique » des études des RI.

  1. — Les théories explicatives des RI

 

L’un des rares points de convergence entre les trois internationalistes qui dominent les études des RI porte sur la nature multiforme de la société internationale. Mais, si chacune de ces approches admet que celle-ci est composée à la fois par des États et des entités non étatiques, elles apprécient différemment leur rôle dans la structuration de la politique mondiale.

En effet, pour les néoréalistes conduits par Kenneth Waltz, les États demeurent l’acteur essentiel dans les RI, malgré l’émergence des Organisations internationales (OI) et ONG. Évidemment, cette conception, jugée trop Stato centriste est contestée par les adeptes du néolibéralisme, dont Robert Keohanne. Celui-ci estime au contraire qu’en raison de l’interdépendance accrue entre les États, les politiques gouvernementales sont profondément influencées par les OI et les ONG.

Approfondissant cette vision que nous qualifions de post Stato centriste, les penseurs constructivistes, tels qu’Alexander Wendt, postulent que les idées, en structurant l’opinion publique internationale, jouent un rôle déterminant dans l’organisation du système mondial. Cette conception des RI axée sur des mécanismes « idéels » plutôt que « matériels », permet au constructivisme de se démarquer de l’épistémologie des deux courants antérieurs, baptisés par Alex Macleod de paradigme hégémonique néo-néo.

Bien entendu, en dehors de leur conception divergente sur le rôle des différents acteurs dans la politique mondiale, ces trois paradigmes ne s’entendent pas non plus sur la nature du système international. Bien que les « néo-néo » et le constructivisme partagent en commun les postulats de l’anarchie internationale et de l’égoïsme étatique, ils apprécient différemment leur effet déterministe dans l’organisation du système international.

En effet, pour Waltz la scène internationale est marquée par une opposition absolue entre les intérêts nationaux, ce qui tend les États à générer des parades de sécurité, par la recherche de l’hégémonie ou de l’équilibre de la puissance. Ce cadre d’explication néoréaliste cristallise les enjeux internationaux exclusivement autour des intérêts de puissance.

À contrario, Kehoanne estime que les RI se définissent plutôt par des interactions pacifiques, grâce à une posture de « rationalité limitée » qui permet aux États de s’ajuster les uns aux autres et de tendre plus vers la coopération que vers la confrontation. Les catégories d’analyse du néolibéralisme se mobilisent autour du rôle des OI, avec un point d’ancrage sur les relations économiques.

Enfin, pour Wendt, l’état conflictuel des RI n’est pas déterministe, l’issue pacifique ou non des interactions entre les intérêts nationaux dépend de la nature des valeurs dont ces intérêts sont faits. À ce titre, l’explication constructiviste conçoit la politique internationale comme un complexe de relations « construit » et non « donné », lequel se transforme continuellement sur la base de dynamiques sociales locales et transnationales.

 

  1. — Les limites des théories conventionnelles en RI

 

En dehors de toute préférence théorique, les RI contemporaines peuvent objectivement nous enseigner trois choses : (1) comme le démontrent Tim Dunne et Brian Schmidt, l’émergence de nouveaux acteurs internationaux ne détrône pas l’État de sa position d’acteur prépondérant ; (2) conformément aux observations de John Baylis, les enjeux de sécurité, même lorsqu’ils demeurent toujours centraux, ne sont plus appréhendés de manière unilatérale, mais surtout de façon collective et globale ; (3) En raison du postulat de la gouvernance démocratique, la société civile, comme l’espérait Robert Cox accède à des espaces de pouvoir qui lui permettent de questionner les politiques publiques nationales et de redéfinir les rapports de l’État avec le système mondial.

Évidemment, la particularité de ces trois observations, c’est qu’elles n’offrent une vision complète de la réalité internationale seulement lorsqu’elles sont combinées ensemble. Est-ce déjà dire que l’explication intégrale du fonctionnement du système mondial se trouverait dans un éclectisme « néoréalisme- néolibéralisme-constructivisme »?

Ce qui est déjà une certitude, c’est que pour de nombreux penseurs en RI, chacune des théories dominantes ne permet plus d’expliquer seule la complexité du système international. Fort de ce constat d’échec, de nombreux chercheurs se sont attelés à plaider en faveur d’un renouvellement du cadre théorique et même pédagogique des études des RI. Jusqu’aujourd’hui, ces revendications sont tournées dans trois directions :

— L’Éclectisme : Certains chercheurs en RI tentent d’explorer, sur la base du pragmatisme des voies de dialogue inter paradigmatique. C’est le cas de Peter Katzeinstein, qui proposa de constituer un corps théorique commun autour des trois approches conventionnelles. David Lake s’inscrit dans la même logique, en proposant la formation d’un lexique commun et une forme de complémentarité thématique qui permettront à chacune des théories traditionnelles de s’enrichir de l’apport des autres. Jack Snider pour sa part plaide en faveur d’un simple ajustement des théories dominantes en forme d’approches multifacettes, capables de s’appliquer à des situations empiriques variées. Le Pragmatism realism, le Democratic realism ou le Liberal/Contructivism implémenté par l’administration Bush dans sa lutte contre le terrorisme correspondrait justement à ce schéma.

— L’Alternative : Soutenue par des auteurs comme Schmidt, certains chercheurs explorent de nouvelles théories capables d’adresser des questions liées à la race, au genre… Comme preuve, les penseurs critiques des RI, dont Ann Tickner proposent des théories de substitution aux paradigmes traditionnels, fondés sur une « féminisation des études des RI ». De même, des néomarxistes, tels que, Cox, offrent des choix d’approches privilégiant plus le rôle de la société civile et des civilisations dans l’organisation du système international.

— La Rupture : Pour une troisième catégorie de chercheurs, l’attachement à une approche théorique au préalable oblige à sélectionner subjectivement l’explication de la réalité des RI. Conséquemment à cela, D’Aoust et Grondin suggèrent de promouvoir une vision non paradigmatique des études des RI, à travers une pédagogie d’« indiciplinarité » vis-à-vis des théories conventionnelles ou alternatives. Ce doute sur la subjectivité des principales approches théoriques en RI est d’ailleurs d’autant plus fondé que des chercheurs, comme Brian Rathbun ont établi un lien entre les prédispositions pour l’un des paradigmes en RI et l’idéologie politique de l’individu au niveau national.

Quoi qu’il en soit, notre intérêt dans ce débat nous oblige à émettre trois considérations : (1) la question de la limitation des approches dominantes n’est plus discutable, vu que celle-ci est quotidiennement attestée par des faits empiriques. Le débat aujourd’hui ne doit plus être « Est-ce que nous devons procéder à un renouvellement paradigmatique ? Mais plutôt, comment y procéder ? » ; (2) parmi les multiples voies de réforme proposées, l’éclecticisme nous parait la meilleure perspective. Car, la recherche d’un dialogue inter-paradigmatique a l’avantage de réduire le clivage au sein des chercheurs en RI ; (3) même lors que le projet éclectique arriverait à générer une large convergence parmi les chercheurs, il ne doit pas suggérer la fin de l’ère paradigmatique en RI. Ceci dit, l’enthousiasme à vouloir organiser les études des RI autour d’une sorte d’« Ecletic messy center » (pour emprunter l’expression de Atul Kholi), ne doit pas nous faire perdre notre intérêt pour l’exploration de nouveau paradigme porteur d’avenir et capable de mieux rendre compte la réalité des RI.

En somme, les diverses visions du monde peuvent certainement être à la base d’une pluralité d’approches théoriques en RI. L’apparition de nouvelles données, de type processuel ou structurel, jusque-là indisponibles sur le fonctionnement de la politique internationale, doivent nous conduire, au nom du progrès scientifique, à « re-questionner » nos universaux, à relativiser nos fondamentaux ou, pour parodier Bourdieu, à transcender l’illusion du savoir immédiat.

Autant dire, l’essentiel en tant que chercheurs en RI, c’est d’adopter une démarche oecuméniste qui nous permettra de sortir de notre zone de confort intellectuel, de nous ouvrir vers de nouveaux horizons paradigmatiques et de tourner notre regard vers la recherche d’hypothèse « conciliable » et non « falsifiable ». Face à la nature supracomplexe de cette société internationale post-moderne, nous devons être beaucoup plus Problem-solving que Theorydriven.

James Boyard

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