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Appel aux dons pour la perpétuation des savoirs locaux

01 octobre 2017, 9:40 catégorie: Diaspora1 334 vue(s) A+ / A-

Dr. Obrillant Damus.

 

Après des recherches sur les pratiques quant à la grossesse et à l’accouchement et aux savoirs autochtones y relatifs, l’anthropologue et sociologue Obrillant Damus (1) ambitionne aujourd’hui de mener à bien une étude à l’échelle nationale sur le savoir trop peu connu des matrones. À cette fin, il lance maintenant un appel aux dons.

Tout le monde connaît – au moins officieusement – le rôle important que jouent les sages-femmes traditionnelles dans tout ce qui concerne la grossesse, la naissance et le post-partum et ses effets sur le corps et le psychisme des femmes. Même accompagné d’un rituel qui, souvent, n’a pas de relation immédiate avec les vertus thérapeutiques des plantes utilisées par ces soignantes, il n’en reste pas moins vrai que leur travail est indispensable, principalement dans les milieux démunis tels, les communautés rurales et périurbaines d’Haïti, où la médecine savante est très timide.

C’est dans cet aspect d’utilité sociale, mêlé à des rites et croyances ancestrales, que la sociologie – ou l’anthropologie – s’intéresse à ce vaste champ de connais­sances empiriques. L’un de ces scienti­fiques à vouloir étudier ce phénomène est Obrillant Damus, auteur de Les pra­tiques médicinales traditionnelles haïti­ennes : les guérisseurs de la djòk (2010). Selon lui, il existe dans l’exercice de ce métier deux « modes de connaissances et d’actions » qui s’articulent et se con­juguent : le premier est d’ordre « sym­bolique », « mythologique », « mag­ique » et le second est « empirique », « technique », « rationnel ».

De plus, cette activité permet aux sages-femmes de « contribuer à la conserva­tion et à l’utilisation de la biodiversité végétale » en ce qu’elles évitent de dé­truire la nature pour, au contraire, la préserver. À ce titre, Damus constate que certaines familles cultivent les plan­tes médicinales que les sages-femmes utiliseront, permettant ainsi une péren­nisation de la nature dans ce qu’elle a de plus utile pour elles. C’est la raison pour laquelle il leur octroie le titre de « spé­cialistes de la médecine créole », une science qu’il qualifie « d’écocentrique » dans la mesure où ses praticiens sont censés « exploiter et utiliser de façon du­rable les ressources de la nature ». Cette médecine ne coupe pas l’homme de son environnement. Damus indique qu’elle remonte à l’époque coloniale. Pour se soigner, les esclaves avaient développé des savoirs en phytothérapie. Toussaint Louverture lui-même était un « méde­cin-feuilles », spécialiste des plantes. On dit aussi que durant la guerre de l’Indépendance, les femmes soignaient les soldats blessés au champ de bataille avec des plantes.

« Faire face à notre vulnérabilité »

Cependant on sait peu de choses con­cernant les modes de préparation et d’administration des remèdes à base végétale, ou sur les croyances et les ac­tions rituelles qui y sont liées. La science pourrait, sans doute, faire l’économie des rites, mais pour Damus les actions rituelles « se fondent sur des savoirs phytothérapeutiques spécifiques à des modes de pensée ». Toujours est-il que les connaissances des sages-femmes, alors qu’elles participent à la survie de la communauté, sont peu décrites et faiblement valorisées, ce qui justifie am­plement ce projet de recherche.

Le chercheur justifie aussi son projet par la faiblesse des ressources institu­tionnelles ou de l’État-providence et le besoin de spiritualité « qui permet aux populations de donner un sens à leur vie ». Pour lui, ces connaissances, ces modes d’action et de pensée sont une manière pour les gens de « faire face à leur vulnérabilité et à leur pauvreté économique ». Sans oublier que beau­coup de savoirs locaux sont « asso­ciés, indique-t-il, à la conservation et à l’utilisation durable de la biodiversité et des écosystèmes ». Ceux d’entre eux sont au service de la santé, du bien-être et de la survie des communautés et suppléent, dans une certaine mesure, à l’absence du secteur médical moderne.

Aussi les objectifs du projet de recher­che (2) touchent-ils aussi bien les modes de pensée, les rituels, les savoirs théra­peutiques, les méthodes utilisées pour la préparation et l’administration des trait­ements, que les affections maternelles et infantiles auxquelles se confrontent ces sages-femmes traditionnelles qui les soi­gnent par les plantes.

Ce projet de recherche s’inscrit dans le prolongement d’un atelier de dialogue local auquel ont participé plusieurs dizaines de matrones. Obrillant Da­mus et son équipe l’ont organisé à Jean- Rabel (Nord-Ouest d’Haïti) les 26 et 27 novembre 2016 sous la supervision de l’Organisation des Nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO). Les résultats de ce travail ont été publiés par l’UNESCO dans le cadre d’une publication collective (3). D’autres ateliers de dialogue sont donc prévus afin d’augmenter le corpus de données sur les rapports entre le métier de matrone et la conservation de la na­ture. « Pour ce faire, nous irons au Cap- Haïtien (département du Nord) et au Plateau Central (département du Cen­tre), annonce Damus. Des promenades dans la nature avec quelques matrones ainsi que des observations de rites de naissance seront réalisées, afin de con­fronter non seulement les connaissances recueillies, mais encore nos hypothèses à la réalité ».

Quant à l’équipe de recherche, outre le professeur Obrillant Damus, elle est composée du chercheur associé au pro­jet de recherche, Denis JEFFREY, pro­fesseur titulaire à la faculté des Sciences de l’éducation de l’Université Laval et chercheur régulier au centre de recher­che inter universitaire sur la Formation et la profession enseignante. Il mène des recherches dans le champ de la socio-an­thropologie de l’adolescence, de l’éthique enseignante et de l’enseignement de la culture religieuse. Il a récemment pub­lié aux Presses Universitaires de France Penser l’adolescence (2016) et aux Presses de l’Université Laval La fabrica­tion des rites (2015), Laïcité et signes re­ligieux à l’école (2015), Les séries cultes chez les jeunes (2014), L’éthique dans l’évaluation scolaire (2013), Code, corps et rituels dans la culture jeune (2013). On compte aussi la canadienne Nathalie Ladouceur (traductrice), Marlaine Da­mus (infirmière) et Cherly Jn Louis (comptable)

Les dons qui sont à verser via le site https://www.indiegogo.com/projects/ the-matrons-of-haiti–2/x/17375630#/ lui permettront de financer ses séjours, nous confie-t-il. Il compte se rendre aux départements du Nord et du Cen­tre. « L’argent servira aussi, indique-t-il, à rembourser aux matrones les frais de déplacement et à les nourrir durant le déroulement des ateliers. Il nous per­mettra de transcrire les entretiens de recherche, traduire du créole à l’anglais et au français les données qui auront été recueillies, publier en anglais et en fran­çais un ouvrage de plusieurs centaines de pages sur les savoirs des matrones, etc. »

Huguette Hérard

N.d.l.r.

(1) Obrillant Damus est professeur à l’Université Quisqueya et à l’Université d’État d’Haïti (Institut Supérieur d’Études et de Recherches en Sciences Sociales, IERAH/ ISERSS). Après avoir décroché un master en sciences de l’éducation et un autre en sciences du langage (spécialité lexicographie et discours en Francophonie), il obtient un doctorat en socio-anthropologie de la santé. Il est l’auteur de plusieurs travaux dont Homo vulnerabilis. Repenser la condition humaine (2016) et Les solidarités humanistes (2016).

(2) Titre de la recherche « Le rôle de la connaissance, de la pensée et de l’action rituelle des matrones dans l’utilisation durable et la conservation des plantes médicinales en Haïti »

(3) http://www.unesco.org/fileadmin/ MULTIMEDIA/HQ/SC/pdf/IPBES_Americas_ V3.pdf (voir page 18).

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