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À nous l’État qu’il nous faut

12 septembre 2017, 9:23 catégorie: Tribune3 989 vue(s) A+ / A-

Trop souvent dans les manuels d’économie on nous raconte la croissance comme étant une incidence du progrès technique. On nous fait souvent croire que la croissance économique est le résultat de l’inventivité des génies des XVIIe et XVIIIe siècles. L’histoire économique falsifiée des chercheurs américains de la seconde moitié du 20e siècle nous dit tout le contraire. Elle nous dit que l’histoire de la croissance c’est l’histoire du droit, des droits de propriété vus comme un ensemble de lois, règles, usages et règlements qui fixent les droits de chacun par rapport à l’appropriation, à l’usage et au transfert des biens produits. L’Europe à l’époque de James Watt, de Trevithick n’était pas, selon les travaux de l’historien économique anglais Kimpel, plus inventive que celle du XIe siècle.

La croissance n’est pas apparue sous l’effet des innovations ou des inventions techniques, mais sous l’effet des innovations institutionnelles qui ont eu pour conséquences de réduire les coûts de fonctionnement (coûts de la production, d’organisation et d’information) de l’activité économique individuelle, donc de stimuler les agents économiques à prendre des risques. Aucune économie dans l’histoire n’a jamais connu des résultats significatifs en termes de croissance sans instituer des normes ou des règles susceptibles de rapprocher les rapports coût/profit privé et coût/profit social. De telles institutions émergent quand la société, dans sa quête de droits, oblige l’État à établir des institutions formelles qui réduisent le coût de sa participation à l’activité économique.

 Le fameux cas, généralement considéré par les économistes néo-institutionnels, est celui de la société anglaise du XVIIe siècle, qui, par le biais de ses riches marchands, a fait des demandes de droits de propriété à l’égard de la monarchie. Ces droits ont eu pour effet d’exploiter de façon efficace les motivations individuelles pour assurer l’orientation des capitaux et des énergies vers les activités socialement plus utile (D. North). Il est ainsi nécessaire pour une société de résoudre ses problèmes sociaux chroniques, de savoir quels types de droits demander à l’État qui, il faut le rappeler, n’est qu’une construction « institutionnelle » dont la fonction est de produire et vendre un« produit» social déterminé qu’est le droit. Dans cette logique, les agents économiques haïtiens sont invités à se poser ces questions. Quels types de droits demander à l’État pour l’épanouissement du bien-être individuel et collectif ? Les droits /services à l’émigration demandés sont-ils efficaces pour la résolution de nos problèmes sociaux chroniques ?

En effet, force est de constater que l’État haïtien, en tant que prestataire de services publics, n’est pas sans reproches, mais la société en général ne fait pas les demandes de droits ou services, fondamentaux à une amélioration de son bien-être. Ce que nous demandons à l’État ce sont les services civils nécessaires à l’émigration. L’État haïtien n’est pas obligé ou du moins n’a pas intérêt à résoudre les grands problèmes tels que l’électricité, la sécurité (foncière), les routes, les coûts de création d’une société anonyme, etc.… Car le peuple ne montre pas en quoi il a besoin de ses services. Ces grands services sont pour une société qui veut créer la valeur sur son territoire, non pour un peuple dont le bien-être est conditionné par l’émigration. En agissant ainsi, le peuple rend la vie trop facile à l’État, c’est pourquoi ce dernier fait des services civils la principale source de financement de son budget, en reléguant dans un ordre inférieur des secteurs plus productifs et créateurs d’emplois.

Dans la mesure où ceux qui partent ou qui désirent partir étaient de préférence animés par l’entrepreneuriat, s’ils voulaient se débrouiller pour créer de la valeur en Haïti même, comme ils le font pour se procurer de l’argent afin de faire les pièces et les autres dépenses nécessaires pour partir, l’État serait obligé de créer les conditions institutionnelles et infrastructurelles nécessaires pour exploiter leur motivation individuelle et les diriger vers les activités économiquement et socialement plus utiles.

On a trop souvent pensé dans ce pays que l’État est une structure indépendante de nos choix. L’État et ce qu’il fait sont éminemment conditionnés par tout ce que la nation, prise comme un ensemble de force, veut. L’haïtien, du mieux lotie au plus pauvre, est animé par le rêve étranger, il est rude travailleur, bon citoyen et entrepreneur qu’en dehors de son pays. Il n’est donc pas intéressé à prendre méthodiquement, suivant les exigences en termes de conscience sociale que lui fait sa nationalité, son histoire et son âme collective les décisions économiques et politiques nécessaires au progrès du pays. Nous héritons donc l’Etat qu’il nous faut. Cette bureaucratie mafieuse, non-dynamique et au premier degré est bien celle que nous, en tant que peuple, avons créée et qu’on est en train de pérenniser tous les 5 ans.

 Le droit et les services publics ne sont pas des matières inertes, mais des matières vivantes qui évoluent en fonction des conditions de base de l’équilibre économique et social systématiquement recherchés par une société donnée. Haïti est dans le besoin d’innovations institutionnelles, on a besoin de faire de grandes modifications dans notre technologie juridique, commerciale puis technique afin de diminuer considérablement les coûts de participation à l’activité économique qui intimide la population à créer de la valeur. Les sociétés anglaise et hollandaise créatrices de la croissance économique sont aussi celles des droits compatibles à la croissance. C’est sur l’effet de la demande de la société que l’État monarchique a produit les droits et services nécessaires à l’entreprise individuelle qui, ceteris paribus, a fini par être rentable à toute la société.

L’État haïtien, comme tout autre État, en tant que construction institutionnelle, est destiné à faire ce que la société lui demande et surtout, il est construit suivant les véritables besoins de la société (passeport, carnaval, etc.…). Comme on le voit bien de nos jours, la société désire l’émigration, l’État qui y trouve ses intérêts fait en sorte chaque jour d’améliorer la technologie de l’émigration qui incite le peuple à investir dans cette voie. Le jour où cette société désire une amélioration de son bien-être par une participation active dans l’économie nationale, l’État sera obligé d’améliorer la technologie juridique, commerciale et technique qui l’incitera à produire, car il trouvera ses intérêts dans l’enregistrement de chaque entreprise, dans la construction de chaque route, dans la distribution optimale de l’électricité, dans la prestation de chaque service public susceptible d’amener la croissance. L’État des pays développés n’est ni plus ni moins altruiste que le nôtre, il fait les droits et fournit les services qu’on lui demande parce qu’il y trouve ses intérêts, en aucun cas le développement ne serait un fardeau pour l’État. C’est à la société haïtienne (ses groupes d’intérêts) de demander à l’État les services et les droits compatibles à la croissance et surtout de construire l’État pour cet objectif. Nous avons le pouvoir d’agir sur l’État, car la démocratie procédurale nous donne les moyens de le faire. L’État haïtien, comme tout autre État, ne fait que ce qu’on lui demande ou permet de faire. À cet argument, j’aime me référer à Margareth Tatcher qui a souligné que l’État se comporte des gens, qu’il n’a de volonté que celle des gens. Donc, faisons le choix de l’État qui nous encouragera à nous libérer.

Johnny Joseph

Étudiant en Économie Appliquée,

 4eme année,

 CTPEA

 

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