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À fond dans le Mondial, les médias haïtiens négligent une partie de l’audience

21 juin 2018, 9:53 catégorie: Actualité10 508 vue(s) A+ / A-

« La majorité des radios sont bloquées à retransmettre les matchs pendant que notre pays n’est pas représenté à la Coupe du monde. Je suis certaine que dans les pays représentés au Mondial, les radios fonctionnent normalement », tweete une citoyenne visiblement agacée par l’annulation d’une série d’émissions politiques pendant la période de la Coupe du monde.

L’euphorie du Mondial bat son plein. Les commentaires et les pronostics sur la performance des équipes tendent à éclipser les faits les plus remarquables de la vie nationale. Les stations de radio et de télévision consacrent la majorité de leur temps d’antenne à la diffusion des matchs. Des éditions d’information et d’autres émissions éducatives sont du coup rayées de la programmation. Des spécialistes de la communication ainsi que des observateurs du paysage médiatique analysent cette monotonie dans le contenu des radios et télévisions qui ne tiennent pas compte de la segmentation de l’audience.

Le professeur de communication à l’Université d’État d’Haïti, Ary Régis, témoignage que cela ne lui a pas pris d’effort pour remarquer que tout ou presque est centré sur le Mondial et/ ou le football ces derniers jours dans la programmation des médias de la capitale. Plusieurs facteurs expliquent cette situation, selon lui.

D’abord, il croit que certains médias profitent de la période de la Coupe du monde pour gagner une part plus large de l’audience. « Avec le Mondial, c’est du pain gagné, il suffit de diffuser les matches, de parler des équipes et des joueurs pour s’attirer un public qu’ils n’auraient pu avoir sans un effort supplémentaire de créativité, de travail professionnel et de débours », commente l’universitaire.

« La majorité des médias n’ont pas de personnalité propre »

Ensuite, il y a également la logique du marché qui commande les choix. Le petit gâteau publicitaire semble laisser peu de marge de manoeuvre à la créativité des patrons de médias. Le professeur soutient, en effet, que le Mondial représente une fenêtre à travers laquelle les commerçants de la place s’assurent d’attirer de nouveaux clients en plaçant des annonces publicitaires aux heures de matchs.

La monotonie dont se plaint une partie de l’audience des médias traditionnels pendant la Coupe du monde aurait sa racine dans le fait que ces médias, en majorité, n’ont pas de personnalité propre. Le directeur du SAKS soutient que les organes de presse n‘ont pas de ligne de programmation établie en fonction de la diversité, les caractéristiques et les besoins des divers groupes qui pourraient constituer des publics spécifiques pour des offres originales.

« Tout le monde n’est pas intéressé aux matchs »

Cette analyse n’est pas trop différente de celle du professeur Wilson Jabouin. Il fait remarquer que la couverture du Mondial 2018 met à nu les faiblesses de la presse haïtienne en matière de programmation. Reconnaissant qu’il peut y avoir des stations qui se consacrent totalement aux sports ou au football en particulier, il rappelle cependant que cette tendance ne doit pas être partagée par la majorité du paysage médiatique. Chaque type de programme est destiné à un public particulier qui n’est pas forcément intéressé à la Coupe du monde, précise le spécialiste. Il faut admettre qu’il y a une large audience qui ne souhaite pas se déconnecter de la politique, de la musique ou des programmes scientifiques pendant le temps que dure la compétition, ajoute-t-il.

Le professeur affirme qu’il serait plus opportun de retransmettre les matchs des équipes qui mobilisent une grande attention en Haïti. Car c’est une perte de temps, croit-il, de s’attarder sur la performance de certains pays qui ne représentent pas grand-chose dans la compétition et qui n’ont pratiquement pas de fans en Haïti. Mais il concède que les médias tiennent à pouvoir offrir le plus de visibilité possible à leurs sponsors qui leur apportent une bouffée d’oxygène après des périodes de vache maigre.

Convaincu qu’il faut, en Haïti, des médias avec des profils divers, capables de proposer des programmes adaptés aux besoins et aux désirs des uns et des autres, Wilson Jabouin soulève la question de la crise du financement de la presse. Selon lui, les moyens techniques, financiers et humains manquent énormément à ce secteur qui devrait pourtant disposer d’équipes techniques et thématiques pour définir et alimenter la programmation de chaque station en fonction d’un profil préalablement défini. Un autre obstacle identifié est celui de l’indisponibilité des données pour réaliser des programmes de qualité. L’accès à l’information et l’actualisation régulière des statistiques sont, par conséquent, des éléments qui doivent faire partie du plan de professionnalisation de la presse haïtienne.

Kendi Zidor

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